jeudi 22 septembre 2011

La chouchoun[e] parlera pour les Ayisiennes


 En y pensant rapidement, je connais au moins deux personnes à qui on attribue le surnom affectueux de «chouchoune». En kreyol, c'est un peu comme si elles se faisaient appeler «vagin» par celui qui les a à proprement parlé mises au monde... Où je veux en venir, c'est que Les Monologues du vagin, pièce de théâtre phare du post-modernisme féministe de l'Américaine Eve Ensler, sera à l'affiche à Port-au-Prince au mois d'octobre prochain.


Ce n'est pas la première fois qu'est présentée Pawòl Chouchoun, version haïtianisée des Monologues, à Port-au-Prince. L'Atelier Théâtre Éclosion et son audacieuse fondatrice et metteure en scène Florence Jean Louis Dupuy, ont déjà goûté le fruit défendu dans la capitale ayisienne, sa banlieue (Miami) et sa soeur nordique (Montréal). Et avec un retentissant succès, s'il-vous-plaît.

Adaptée à 70% en français et à 30% en kreyol ayisien, la pièce traduite dans 45 langues et jouée dans 135 pays — merci aux recherchistes de Radio-Canada — aborde un sujet tabou en Ayiti. Un sujet tabou en Ayiti, mais aussi dans le reste du monde, malgré toutes ces années écoulées depuis la révolution sexuelle. 

«Je dis "vagin" parce que j'ai lu les statistiques. Partout les vagins subissent de mauvais traitements. Des centaines de milliers de femmes sont violées chaque année dans le monde. Cent millions de femmes ont subi des mutilations génitales. La liste est longue. Je dis "vagin" parce que je veux que cessent ces horreurs. Et je sais qu'elles ne cesseront pas tant que nous n'admettrons pas qu'elles existent. Et le seul moyen de le savoir, c'est de permettre aux femmes de parler sans peur d'être punies ou sanctionnées», dit Eve Esner.

Le texte, basé sur plus de 200 entretiens avec des femmes de tout horizons, laisse effectivement la place aux sensations, aux aspirations, aux angoisses et aux joies des femmes, sujet dont on ne parle peu ou pas dans ce pays coincé entre tradition et modernité et dominé par un discours masculiniste. Chapeau, donc, à ces femmes qui osent. On vous tient au courant, en espérant que ces Pawòl Chouchoun ne se retrouvent pas de le mot de Cambronne...

mercredi 21 septembre 2011

Le club des 28 what?

Une délégation ayisienne officielle de 28 personnes est à New York depuis dimanche dernier, où débutait hier (mardi) la 66e Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU).

28! Pourquoi ne pas tourner le fer dans la plaie et pousser l’audace jusqu’à un chiffre rond, pendant qu’on y est! Du lot, le président Michel Martelly et sept membres de son cabinet — dont le premier ministre désigné et avalisé par la chambre des parlementaires, mais pas encore par le Sénat, Gary Conille —, mais aussi la première dame d’Ayiti, son fils Michel-Olivier (conseiller à la Jeunesse et aux Sports!), un photographe officiel, un vidéographe officiel, un directeur des communications et un directeur de la production — c’est que ça communique beaucoup, même si aucun représentant de la presse ayisienne n’est du voyage — quatre agents de sécurité, une intendante, une conseillère pour la première dame — il faut sourire, Mme Martelly, surtout, il faut sourire. Même si c’est à pleurer…

Bon, certains membres de la délégation (dont l’intégralité a été publiée dans Le Nouvelliste et par l’agence Haïti Press Network) se trouvaient déjà dans la grosse pomme — six, plus exactement, dont deux conseillers point, conseillers de rien du tout si on remplit ce vide que la nature a en horreur. Mais on peut quand même assez facilement imaginer que c’est l’État ayisien qui paie la facture des 28 — hébergement, nourriture et généreux per diem. Et l’Ayisien a une diète particulièrement salée… Ah, comme il fait bon être membre de l’entourage rapproché du président!

Il n’est pas ici question de discréditer qui que ce soit qui fasse partie de cette équipe d’élite. Plusieurs ont des compétences réelles qui mériteraient jusqu’à un certain point d’être récompensées. Vrai, Ayiti est à l’agenda new yorkais à plusieurs niveaux et à un certain degré technique : discussions lundi avec la Clinton Global Initiative et avec de nombreux et diversifiés acteurs financiers pour attirer l’investissement étranger au pays, renouvèlement du mandat de la CIRH et respect des engagements des donateurs internationaux pour la reconstruction, discours de Martelly à la Tribune des Nations, débats sur l’avenir de la MINUSTAH au Conseil de sécurité vendredi, etc.

Mais 28 — oui, je sais, je n’en reviens pas! Qu’est-ce que ça peut bien camoufler, sinon l’inexpérience démocratique du nouveau président, en poste depuis plus de quatre mois? On sait au moins que ça fera de belles photos de famille… Mais qui a dit que l’élection de Sweet Micky, «se viktwa pou pèp la» (c’est une victoire pour le peuple)?

dimanche 18 septembre 2011

Le roi et l’ordre

Affiche du film «MINUSTAH volè kabrit», Tankou rat pictures
La Mission des nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) n'en finit plus de se mettre les pieds dans la bouche (un anglicisme que vous me pardonnerez, c'est pas comme s'ils parlaient tous créole..) — pieds salis dernièrement par une histoire d'abus de pouvoir (pour ne pas dire de viol) de quatre soldats uruguayens à l'endroit du jeune Johny Jean, 18 ans, dans la commune de Port-Salut dans le département du Sud.

La «rumeur» a rapidement fait le tour du pays — et du monde — grâce au Dieu Youtube qui voit tout, sait tout et entend tout, même les gémissements les plus sordides d'un jeune garçon à qui on vole tout ce qu'il a d’avenir devant lui — tsé, la dignité? Les médias nationaux et internationaux ont rapidement relayé la nouvelle, ajoutant l'insulte à l'injure pour la famille du désormais plus mineur et identifié, non plaignant mais à plaindre, Jean.

Le scandale fait suite à une série d’histoires et de rumeurs peu reluisantes pour l'image et la réputation de la force de maintien de la paix de l'ONU. L'introduction dans l’île du choléra en octobre 2010, notamment, que de nombreux observateurs attribuent à grands coups de conditionnel au contingent népalais de la MINUSTAH basé à Mirebalais. Les représentants de la MINUSTAH refusent toutefois d’assumer la responsabilité, voire de s’excuser — que faire de plus maintenant que le mal est fait et que son spectre revient chaque fois qu’il pleut? —, arguant que la souche du bacille vibrio cholerae, très, très, très semblable à celle que l’on retrouve en Asie, est le fait d’une «convergence de circonstances» épidémiologiques, environnementales et sanitaires — selon les conclusions de nombreux experts — et que les plus de 5500 décès et 400 000 personnes touchées ne peuvent être attribués aux casques bleus, faute de «preuve scientifique» irréfutable…

À ces deux scandales d’envergure majeure s’ajoutent les impressions et rumeurs de la population sur les actes de la MINUSTAH. «Volè kabrit», disent tout bas plusieurs Ayisiens au passage des convois de la force de stabilisation, en référence à des histoires de vol de chèvre — un investissement dans un pays où plus de 78% de la population vit avec moins de deux dollars par jour — destinées au barbecue des soldats qui ont aussi la réputation d’envahir les plages et de se donner corps et âme à la fête au premier jour de congé venu. D’où la réputation de «MINUSTAH tourista» : l’Ayisien moyen ne voit malheureusement pas l’impact direct de l’intervention onusienne sur sa vie de tous les jours et tend plutôt à percevoir cette dernière comme une occupation, comme une perte de souveraineté nationale.

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Des manifestations estudiantines ont par ailleurs eu lieu au Champ-de-Mars la semaine dernière pour protester contre la présence de la MINUSTAH. Les étudiants de la Faculté d’ethnologie de l’Université d’État d’Haïti (UEH) ont exigé le dédommagement des victimes du choléra, en plus du retrait définitif des forces de l’ONU. D’anciens militaires sont également venus parader en uniforme afin de réclamer le retour de l’Armée d’Ayiti — démobilisée en 1994 —, déposant du même coup un document à cet effet au Palais national.

Le Champ-de-Mars, où logent une dizaine de milliers de déplacés depuis le séisme du 12 janvier, avait été interdit d’occupation par les autorités la veille. La centaine de manifestants a été dispersée par la PNH au moyen de gaz lacrymogènes, importunant les déplacés d’une part, et perturbant le fonctionnement de l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti adjacent. Réfugiés dans l’enceinte de la Faculté d’ethnologie de l’UEH et répliquant à l’aide de jet de pierres et de barricades de pneus enflammés, les manifestants ont rapidement été encerclés par les forces de l’ordre et par… la MINUSTAH.

Des manifestants fuient les forces de l'ordre (Ramon Espinosa, AP)
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Un sondage mené sur Internet par l'agence de presse Haïti Press Network (HPN) établit à ce jour que près de 64% des répondants croient qu'Haïti peut maintenant se passer de la force de maintien de la paix de l'ONU, qui devait originellement, en 2004, rester en place pour six mois, le temps que ne retombe la poussière soulevée par l'insurrection de groupes armés dans le Nord de la République et par le départ hâtif d'un Jean-Bertrand Aristide qui laissait le pays aux mains d'un gouvernement intérimaire n'ayant d'autre choix que de demander l'assistance de la communauté internationale.

Les presque deux tiers des 1900 répondants — des gens lettrés et ayant accès à Internet au pays, mais aussi à l'extérieur, s'entend — croient donc que le pays est en mesure de se débrouiller seul pour gérer l’instabilité et l’insécurité chroniques de la République. Ou du moins qu’il est capable de le faire dans des proportions semblables à celles du travail accompli par la MINUSTAH. Cette dernière, dont le budget de fonctionnement est fixé à plus de 850 millions de dollars par année — dont quelques millions s’ajoutent annuellement à dette extérieure d’Ayiti — assure entre autres le renforcement des capacités étatiques en termes d’état de droit et de justice, en plus de fournir un appui à la professionnalisation du corps policier local (la Police nationale d’Haïti (PNH)) et de contribuer à l’amélioration d’infrastructures — routes, postes de police et postes frontaliers, pénitenciers, etc.

Le coup de sonde ne reflète cependant pas l’opinion du président Martelly, qui déclarait cette semaine au Nouvelliste que le retrait de la MINUSTAH «doit être réalisé et réalisable à partir du moment où [une] force [nationale] peut jouer le rôle de la MINUSTAH», ajoutant que «la MINUSTAH travaille pour le peuple d'Haïti et pour Haïti, [qui a] besoin de l'ordre, de la paix afin d'avancer dans le développement économique»… Le président ayisien, qui avait promis en campagne électorale la création d’une force de défense nationale armée, demeure donc patient et semble a priori miser sur un «retrait graduel» de la force de maintien de la paix de l’ONU, dont le mandat doit théoriquement être renouvelé à la mi-octobre — les protestations sont donc encore à anticiper...

Une prise de position qui concorde avec le plus récent rapport de l’ONG International Crisis Group, Keepin Haiti Safe : Police Reform, qui soutient que le chemin à faire est encore important pour que la PNH puisse prendre le relai de la MINUSTAH et que soient sécurisées les frontières terrestres et maritimes contre le crime organisé, la drogue, le trafic d'armes et la traite des humains et que prenne fin le règne de l’arbitraire devant la loi. Les progrès enregistrés ont été fragilisés par le séisme du 12 janvier, poursuit le rapport, et la réforme des capacités institutionnelle et opérationnelle doit se poursuivre afin d’amoindrir la vulnérabilité du pays face aux crimes violents, à la corruption et à l’instabilité politique. Mais la paix peut-elle réellement cohabiter avec l’extrême pauvreté? Et qu’est-ce qui vient en premier dans ce cercle vicieux, la stabilité sociale ou le développement économique?

Pour adresser ces questions fondamentales, il faudra aller plus loin que les revendications nationalistes liées à un retrait hâtif de la MINUSTAH. Il faudra notamment une volonté politique marquée, que le président ne peut porter seul. Et c’est là que le bât blesse : comment, dans un pays aussi politiquement divisé et aussi habitué aux jeux de coulisse peu transparents et intéressés, faire en sorte que les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire travaillent main dans la main pour [re]construire Ayiti? C’est là un apprentissage que le pays en entier devra faire : apprendre à travailler dans l’intérêt de la population au sens large afin que cette dernière retrouve un minimum de confiance envers ses institutions…

lundi 1 août 2011

Ours à gants blancs

Moins de 24 heures top chrono avant mon retour en sol québécois. Retrouver la famille, les amis, la soupe tonkinoise (et la poutine), le rock, se la couler douce, l'eau chaude et la machine à laver - avant de mieux revenir. Pour l'instant, le temps est clément sur Port-au-Prince et il pleut des fleurs de bougainvilliers sur le barbecue. Aucune crainte. La famille ayisienne souligne mon départ en konpa, grillades et Prestige. Alèz. Poze. Nou la.

Mais dans les heures à venir - je ne sais pas si Jack Bauer a un top chrono qui va au-delà de 24h - une tempête tropicale est attendue dans les Antilles, d'après le National Hurricane Center de Miami. Pas que ce soit la première annoncée qui ne se présenterait pas, mais cette fois, je la prends un peu personnel : elle s'appelle Emily.

J'espère surtout que je n'ai pas (trop) nui. J'ai essayé de m'abstenir de jouer à l'inflation qui goûte le rhum sour à dix piasses. Je me suis faite joyeusement avoir en toute connaissance de cause en espérant que les Américains paieraient le double, je l'avoue. J'ai eu des enfants - des enfants de la rue, Delmas 75, pour ceux que ça intéresse. Et j'ose espérer que quelqu'un prendra le relais. Non, je n'espère pas. Ce que je veux, c'est que quelqu'un les envoie à l'école pour vrai.. Et qu'eux comprennent l'importance d'aller à l'école dans cet univers de "gran gou" au jour le jour.

J'espère ne pas avoir trop chamboulé votre quotidien, même si je le sais ardu en tout temps, comme un ouragan qui se lève à 4-5h du mat' et qui trime dur jusqu'à ce que le jour fasse place à la nuit - parfois même plus. J'espère aussi vous revoir - très rapidement.

À très bientôt. Merci pour l'accueil. Je n'ai pas semé le vent et j'espère que ma tempête vous épargnera...

samedi 30 juillet 2011

Dessine-moi un pays

L'une des réflexions les plus imbéciles qu'il m'ait été donné d'entendre depuis que je suis ici – et il y en a eu plusieurs – est sortie de la bouche et de la tête d'un médecin. «Il y a tellement de choses écrites sur les murs à Port-au-Prince, pas besoin de livres!», a-t-il dit lâché en plein blokis (embouteillage) candidement mais le plus sérieusement du monde, affairé qu'il était à déchiffrer slogans politiques, publicités agressives, versets religieux et autres messages détournés ou non de l'OCDE («L'administration d'un pays est régie par des lois point barre» vient d'apparaître à deux pas du bureau et je doute que le «point barre» soit sorti de la bouche de l'OCDE).

On s'entend, la reconstruction d'Ayiti, et plus largement celle de l'identité ayisienne, ne peut pas passer par les «JC Duvalier, bon retou», «Mulet (ex-chef de la MINUSTAH) + OEA = kolera» ou «Cris kapab» graffités à la va-vite sur les murs craquelés de la capitale. Et aucune obscurité ne pourrait justifier qu'apprendre à lire se fasse à grand coup de fautes d'orthographe et de slogans partisans, voire parfois haineux, dans la rue. La République a un pas de géant à faire en termes d'éducation, c'est clair. Mais elle a surtout un pas de géant à faire en termes d'accès à cette éducation, aujourd'hui apanage quasi exclusif d'une minorité de nantis qui fait tout pour conserver la mainmise qu'elle exerce sur la gestion des affaires de l'État et donc de la définition du «vivre-ensemble».

Il se trouve plusieurs penseurs pour nier l'existence même d'une société civile ayisienne capable de s'organiser et d'articuler ses demandes à l'État, voire le remettre sur le droit chemin. D'autres admettront qu'elle existe, mais s'entendent pour dire qu'elle vivote à l'état embryonnaire. Absence de délibération des enjeux les plus cruciaux dans l'espace public, mécanismes de reddition de comptes (parfois volontairement) inopérants, État faible, corrompu et moribond et mobilité sociale engluée dans des préjugés coloniaux et bourgeois. Le tout, exacerbé par la présence exponentielle de la société civile internationale depuis le 12 janvier 2010 – les ONG qui oeuvrent dans certains secteurs ont parfois des budgets de fonctionnement surpassant largement les capacités des ministères ayisiens. Nous sommes dans la République des ONG, pas celle des Ayisiens...

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Dans ce joyeux bordel de dépendance, d'inégalités et d'espace public anéanti, un graffiteur utilise le mobilier urbain à sa façon afin de distiller un message d'espoir. Dans la clandestinité et l'anonymat de la nuit d'abord, puis à la lumière du grand jour depuis le séisme, Moïse Jerry Rosenbert tente de mobiliser la jeunesse ayisienne, d'arracher un sourire et une réflexion sociale aux passants et de faire bouger les choses avec ses canettes de peinture en aérosol. 

«Je fais du graffiti pour que les gens se rendent compte que nous devons cesser de galérer, de se battre les uns contre les autres. Nous devons nous mettre ensemble pour un plus grand projet : construire notre pays ensemble, aller de l'avant», confiait-il au Guardian six mois après le tremblement de terre. «Ce que je veux, c'est une Ayiti nouvelle. Je veux que la jeunesse prenne le flambeau, qu'elle crée quelque chose de nouveau. Par le graffiti, je cherche à rejoindre la jeunesse. À la rendre plus forte, qu'elle prenne conscience qu'elle peut s'impliquer dans le développement et les affaires du pays.» 

La popularité grandissante de Jerry l'a aussi amené à s'impliquer directement dans les camps. Embauché par des ONG, l'artiste urbain a été appelé, par exemple, à illustrer les notions d'hygiène de base de façon à prévenir la propagation des maladies infectieuses. Et le message passe nettement mieux qu'avec les méthodes traditionnelles des affiches ou des tracts, croit Caritas, l'une des ONG qui a fait appel aux canettes de Jerry. «C'est une obligation pour moi d'en faire plus pour la population», croit le principal intéressé.

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Ça prendra évidemment plus que les tags de Jerry pour changer Ayiti et la dépatouiller de ce bourbier infini dans lequel elle est enlisée. Son discours, son implication et surtout ses dessins ajoutent toutefois une touche de couleur à la grisaille monotone et monochrome de la misère. Et ils pourraient éventuellement en rallier et en impliquer d'autres...

La vidéo du Guardian

jeudi 14 juillet 2011

V-turn

11h30-minuit, après un repas bien dansant dans un restaurant de Pétionville. En voiture vers la maison avec ma mère ayisienne, nous croisons une petite chaise en paille tressée à un carrefour. «Ho, ho», dit-elle stressée et méfiante, avant de rebrousser chemin sans fournir de plus amples explications. Son faciès est grave, elle semble turlupinée. Mais elle ne veut pas parler, elle essaie d’oublier. Ou de se faire oublier…

Petite sœur, qui suit dans une autre voiture et apprend gentiment à conduire avec paternel – qui me fournira plus tard les explications les plus amples – , obtempère aussi. Double U-turn dans les rues crasseuses de Port-au-Prince, où une petite chaise en paille toute neuve provoque les changements de direction. Pas question de franchir ce carrefour maudit pour elle non plus.

Nous venons de croiser Papa Legba, le maître vaudou des carrefours et des chemins. Ou plutôt un message qui lui est adressé sous forme de la sollicitation rituelle d’un ounsi (un initié) par un croyant pour que Papa Legba, ce vieillard boitant qui fume la pipe et qui garde la frontière entre le monde des humains et le monde surnaturel – littéralement le St-Pierre des vaudouisants –, rappelle le lwa (l’esprit, le mauvais sort, la force invisible) qui s’est abattu sur la vie du croyant et qui lui cause lambdas tracas.

Tracas comme une perte d’emploi, des ennuis de santé, une querelle avec un voisin ou un ami, une mauvaise récolte, etc. Un événement qui arrive au gré de la trivialité de la vie quotidienne et auquel on attribue la symbolique des divinités de la vie ayisienne.

La petite chaise est l’aboutissement d’un long processus de renvoi. On aura sollicité un ougan (un prêtre vaudou) pour un mal x. Il aura édicté une série d’actions, plus ou moins onéreuses les unes que les autres et selon la nature du mal qui nous ronge, à mener avec un pointillisme scrupuleux étudié au quart de tour. Déposer trois grains de maïs par-ci, assister et participer à une cérémonie dans un péristyle (partie publique du temple où ont lieu les cérémonies vaudou), déposer une offrande auprès du troisième mapou (arbre sacré, résidence des lwas guédé, les esprits de la mort) du rang quatre, acheter un bouquet de telle fleurs, à telle date et le laisser filer sur une eau calme et finalement, déposer une petite chaise en paille tressée au milieu d’un carrefour à quatre têtes (à quatre voies) à une heure bien précise. Et vous m’avez vue venir, si le mal persiste, c’est que l’une des étapes a mal été conduite. Et qu’il faut reprendre le processus du début sous peine de laisser les esprits errer vers des cieux bien plus graves…

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Dans un article sociologique un peu daté mais encore très cité dans le domaine de l’étude des religions et des syncrétismes, Laënnec Hurbon illustre la complexité des liens entre la sorcellerie et les pouvoirs politiques et économiques en Ayiti. Sorcellerie et pouvoir en Haïti, publié en 1979, se penche effectivement sur la recrudescence des fraternités de sorciers observée par Hurbon et ses informateurs de l’époque et le signe, selon lui, d’une «rupture entre le système culturel traditionnel et la nouvelle situation politico-économique dans le pays».

Il faut se rappeler que si le règne des Duvalier avait miraculeusement réussi à assurer une certaine stabilité aux masses silencieuses et dociles malgré la répression jusqu’à la fin des années 1970, la situation politico-économique allait effectivement se dégradant et les ayisiens ne savaient alors plus vraiment à quel saint se vouer – ils ont par ailleurs déterré la sépulture de Papa Doc – qui n’a jamais hésité à détourner la symbolique vaudou à son avantage – et battu ses restes lors de la chute de son fils en 1986.

Selon l’argumentaire d’Hurbon, le pouvoir, tout autant politique que vaudou, quand ce n’est pas leur deux à la fois, rendrait le peuple doublement vulnérable. Effrayé de part et d’autre des sphères confondues de la vie publique et de la vie privée ayisiennes.

«Ce qui nous est indiqué ici, ce n’est pas simplement une impuissance politique qui proviendrait du seul fait qu’on est inscrit dans le champ du vaudou. Ce serait alors tenir le vaudou pour un ordre purement idéologique, dont l’individu pourrait éventuellement se passer. Le vaudou est d’abord un ordre symbolique; à ce titre, il est intimement lié au mode de constitution de la personnalité. (…) C’est à tous les niveaux de la vie quotidienne que l’impuissance est ressentie. Plus qu’une fêlure, un éclatement du système culturel traditionnel se donne à lire dans cette recrudescence de la sorcellerie. Un soupçon généralisé est là. Les règles du jeu sont faussées. Mais un nouveau langage sera-t-il possible sur la table rase de l’ancien? Il est certain, en tout cas, qu’une conscientisation politique des masses qui passe à côté de la problématique du symbolique, ou plus précisément de la crise de l’ordre symbolique, a peu de chance de s’effectuer avec succès,» écrivait Hurbon, sept ans avant la chute de Bébé Doc et son exil en France.

Bref, en Ayiti, que l’on croit ou que l’on ne croit pas, et jusqu’à ce jour, on craint. Le pouvoir du monde des humains et le pouvoir du monde surnaturel.

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Bien des gens ont essayé d’instrumentaliser la religion et son symbolisme – vaudou ou autre – à leur profit politique depuis la chute des Duvalier. Aristide l’avait bien compris et sa récupération de la «théologie de la libération» l’aura porté au pouvoir une première fois en 1991. En 2003, il devait même céder un peu de terrain aux vaudouisants, reconnaissant la religion vaudou par voie juridique à l’occasion d’un arrêt ministériel (http://www.haiticulture.ch/haiti_decret_vodou_religion.html).

Cela a bien entendu été balayé par l’arrivée des troupes de la MINUSTAH en 2004, même si les vaudouisants ont toujours essayé de gagner un peu plus de terrain depuis, notamment en proposant un « avant projet de loi » sur la religion vaudou en Ayiti (http://www.vodouhaiti.org/projet-loi/chapitre1.html) pour asseoir leurs pouvoirs – allant même jusqu’à réclamer l’octroi de passeports diplomatiques pour les membres dignitaires des autorités officielles reconnues… (Article 72 d’un projet de loi demeuré lettre morte depuis).

Le découpage des «Départements ministériels», avec attributions et autres pouvoirs, remonte par ailleurs à 1924. Le «Ministère des Cultes» a depuis subi de nombreuses mutations et est aujourd’hui sous la responsabilité d’un seul homme, qui assume à la fois le poste de Ministre des «Affaires étrangères»…et des «Cultes»… peu importe son allégeance. (http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=44560)

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Ceci n’expliquant pas toujours parfaitement cela, le séisme du 12 janvier a créé un espèce de rebrassage des cartes religieuses. Le vaudou en a été une des grandes victimes (avec le catholicisme), surtout à Port-au-Prince, au profit d’un pentecôtisme qui ne cesse de gagner du terrain depuis les années 1970, selon les explications de Laënnec Hurbon, dans Les religions et le tremblement de terre, paru dans la revue Conjonction.

« En somme, on peut se demander si le vaudouisant n’a pas été plutôt désemparé devant la catastrophe à laquelle son système de croyances ne peut lui donner une explication rigoureuse, ou en tout cas satisfaisante. C’est peut-être pour cela que le vaudou est tolérant, ouvert à d’autres systèmes religieux et culturels au point de pouvoir intégrer maints éléments de ces systèmes, comme on l’observe pour l’utilisation des saints du catholicisme comme support aux divinités africaines », écrit le chercheur, soulignant que les temples vaudou ont ouvert leurs portes à l’Église de scientologie, arrivée dans la capitale seulement neuf jours après le séisme…

« Il n’y a aucun doute que nous disposons là d’un indice d’une religiosité à fleur de peau facilement exploitable dans un contexte du chaos provoqué par le séisme du 12 janvier. Il n’est pas inutile maintenant d’entreprendre quelques interrogations aux niveaux anthropologique et politique sur les enjeux de ce qui paraît être un emballement des religions en Ayiti depuis le tremblement de terre »…

Pas étonnant, considérant tout cela, que Martelly ait chantonné la fin de son discours d’assermentation sur des airs populaires et religieux le 14 mai dernier. Reste maintenant à voir quel saint homme pourra satisfaire les attentes du peuple, du président et de membres d’INITE pour le poste de premier ministre…

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Un professeur de l’université qui dispensait le cours «Religion et modernité» m’a envoyé un courriel sur ma boîte personnelle aujourd’hui – sortez la petite chaise et les grains de maïs. Elle voulait urgemment me parler sur Skype, à mon grand étonnement puisque je n’avais pas, à l’époque, daigné remettre le travail final – la mention « incomplet » figure d’ailleurs toujours à mon relevé de notes.. Moi qui avais eu la brillante idée d’unir économie et religion pour mon travail synthèse, en réfléchissant surtout au phénomène économique des « superchurches » organisées en villages quasi-indépendants aux États-Unis entre autres, je suis maintenant persuadée que je pourrais demander à un ougan de transformer ma note A+ – ou en D-, c’est selon – si je me mettais à réfléchir à la coexistence de la religion et de la modernité…

mercredi 22 juin 2011

Des surpris et des hommes [politiques]

Le candidat au poste de Premier ministre désigné par le président Martelly, Daniel Gérard Rouzier, aura été la première victime du parti INITE — et par la bande, du Groupe des parlementaires pour le renouveau (GPR) —, majoritaire à la Chambre des députés et au Sénat. Et aussi le premier sacrifice humain à l'autel de la politique ayisienne depuis l'élection de celui qui a popularisé le rose.

Des 64 députés présents au vote, 42 ont voté en défaveur d'un PM Rouzier, 19 se sont prononcés pour  sa candidature et trois se sont abstenus. Évoquant tantôt des raisons d'ordre fiscal, tantôt la position de M. Rouzier à titre de consul honoraire de la Jamaïque, ou encore la conformité des documents d'identification soumis aux députés — ses passeports, notamment — la chambre basse réclame un autre candidat. Ils sont cependant plus d'un à croire que ce choix tranché est davantage motivé par des raisons politiques.

«Le résultat du vote prouve que les violons ne s'accordent pas entre le président Michel Martelly et la plateforme INITE, majoritaire dans les deux Assemblées. [...] Si Martelly a bien appris la leçon du vote de mardi, il va rapidement entreprendre les démarches nécessaires auprès du directoire de la plateforme INITE avant de choisir un nouveau Premier ministre», écrit Lemoine Bonneau dans l'éditorial du Nouvelliste au lendemain du vote, rappelant qu'avec une cinquantaine de députés tissés serrés au sein du GPR et 16 sénateurs à la Chambre haute, «la plateforme INITE est incontournable en ce qui a trait à la ratification du choix d'un Premier ministre ainsi qu'à l'approbation de la déclaration de [la] politique générale [de Martelly].»

Premier grand choc de la cohabitation, donc, venu piquer au vif cet hydre à têtes regénérescentes qu'est l'establishment gouvernemental ayisien — en particulier l'INITE par les temps qui courent à rebours — au grand dam d'un Michel Martelly passé au rouge pour l'occasion. «On ne perdra pas de temps. On cherche des solutions. Et mon équipe et moi ne laisserons pas le palais aujourd'hui sans trouver des solutions», a dit Martelly au Nouvelliste, ajoutant, entêté «qu'il ne perdra pas la bataille».
Coincé entre les attentes [élevées] d'un peuple qui vit dans des conditions misérables et qui l'a porté au pouvoir — avec deux gros coups de pouces des États-Unis et de la communauté internationale, il faut le souligner — et celles d'un parti INITE et de toute une classe politique bien plus soucieuse de ses propres intérêts que de ceux du peuple, Martelly, au pouvoir depuis presque 40 jours, devra éventuellement mettre le compromis à son agenda s'il veut pouvoir opérationnaliser son plan des 4E — emploi, éducation, environnement, état de droit...

Le principal intéressé dans ce dossier, Daniel Gérard Rouzier, demeure quant à lui philosophe, selon ses propos rapportés par le Nouvelliste. «J'apprends. C'est un cheminement,» a-t-il déclaré aux journalistes, émettant lui aussi des doutes quant à la nature «technique» de son rejet. «Il se pourrait que je ne corresponde pas au profil de Premier ministre que les députés voudraient voir travailler aux cotés du président», a-t-il nuancé, alimentant le flou sur son éventuelle implication au sein du gouvernement. Plusieurs voient d'ailleurs celui qui est «prêt à se sacrifier pour servir son pays», selon les propos du président Martelly, occuper un poste ministériel important...

Bras de fer politique [qui peut durer longtemps] à renouveler, donc. Pendant ce temps, le président Martelly, dans un message diffusé dans la soirée de mercredi, remercie la population «de ne pas être descendue dans les rues», brandissant la carte de la légitimité «démocratique» au visage des parlementaires et réitérant qu'il est temps que le changement promis prenne place, que la classe politique travaille dans l'intérêt de la population...

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«Lennie serra les doigts, se cramponna aux cheveux.
— Lâche-moi, cria-t-elle. Mais lâche-moi donc. Lennie était affolé. Son visage se contractait. Elle se mit à hurler et, de l'autre main, il lui couvrit la bouche et le nez.
— Non, j'vous en prie, supplia-t-il. Oh, j'vous en prie, ne faites pas ça. George se fâcherait.
Elle se débattait vigoureusement sous ses mains...
— Oh, je vous en prie, ne faites pas ça, supplia-t-il. George va dire que j'ai encore fait quelque chose de mal. Il m'laissera pas soigner les lapins.» — John Steinbeck, Des souris et des hommes