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mardi 31 janvier 2012

Un Duvalier vaudrait mieux que deux tu l'auras...

JC Duvalier et sa femme, Véronique Roy, devant le
Palais de justice dePort-au-Prince, le 20 janvier dernier.
(Photo: Thony Bélizaire/AFP)
«Moi je l’aime Duvalier. Quand il était là, au moins, le pays avançait. Depuis qu’il est parti, il n’a cessé de dégringoler. J’étais content qu’il revienne au pays.» — Quelqu’un qui avait six ans quand Baby Doc a été renversé et qu’il est parti en exil avec des millions de dollars volés aux contribuables haïtiens… 

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Ils étaient deux à officiellement travailler sur le dossier Duvalier pour le compte du gouvernement haïtien — un juge d’instruction et un procurer étaient en charge de l’affaire au moment de publier Haïti, un rendez-vous avec l’Histoire : les poursuites contre Jean-Claude Duvalier, rapport soumis par l’organisation Human Rights Watch (HRW), fin avril 2011. L’un d’eux, le juge d’instruction Carvès Jean, fait actuellement les manchettes internationales.. pour les mauvaises raisons. 

Ce dernier vient de publier une ordronnance devant renvoyer l’ex-dictateur devant un tribunal correctionnel afin qu’il soit jugé pour des accusations de vol et de détournement de fonds publics, au grand dam des militants nationaux et internationaux pour le respect des droits humains qui réclament que ce dernier soit traduit selon les règles du droit international pour «crimes contre l’humanité». 

«Impunité et anarchie : il n’y a pas d’autres noms qu’on peut donner à cela», critique la Plateforme des organisations haïtiennes des droits humains (POHDH), estimant que la dite ordonnance équivaut à blanchir Jean-Claude Duvalier, l’un des plus grands criminels qu’Haïti ait connus, selon les propos recueillis par l’agence en ligne AlterPresse. 

C’est «une gifle donnée à la justice haïtienne et aux victimes», poursuit la POHDH, outrée que ces chefs retenus contre Duvalier ne soient qu’accessoires en regard des accusations portées contre lui lors de son retour sous le soleil, après 25 années d’exil en France, le 17 janvier 2011. Des accusations pour violations des droits humains ont depuis été déposées par plus d'une vingtaine de personnes. 

La journaliste Michèle Montas, déportée avec son célèbre mari Jean Dominique en 1980, — lui-même assassiné en 2000 dans des circonstances encore nébuleuses dans la cour de la radio où il travaillait — sous le règne duvaliériste pour ses opinions et son activisme politiques, fait partie du lot des plaignants. «À la fin des années 1980, il y a eu des rafles généralisées chez les militants des droits de l’Homme et les journalistes. Des personnes ont été torturées, ils ont pris tout ce qui bougeait. Et Radio Haïti-Inter a été détruite», rappelait-elle récemment à France 24. 

Plusieurs activistes internationaux font également pression pour que soit jugé Duvalier selon les règles du droit international. Les violations des droits de l’homme, malgré ce que prétendent les six ou sept (!) avocats de Duvalier, ont effectivement été condensés dans plusieurs rapports d’organisations non gouvernementales de la sphère juridique, dont le rapport de Human Rights Watch cité plus haut et On ne peut pas tuer la vérité : Le dossier Jean-Claude Duvalier d’Amnistie internationale, publié en septembre 2011 au lendemain de la journée internationale de la paix. 

Arrestations arbitraires, détentions prolongées en secret sans inculpation ni jugement, tortures, disparitions forcées, expulsions et exécutions extrajudiciaires (je vous épargne les détails des témoignages recueillis) : la liste est longue et le principal intéressé ne peut pratiquement pas ne pas avoir été au courant de ces crimes en regard du droit international — assimilés comme tel depuis la Deuxième Guerre mondiale. 

Si les avocats de Duvalier crient haut et fort — peut-être dans le but de prendre au jeu quelques non-initiés qui avaient encore la couche aux fesses lors de la chute du [lui-même] Baby Doc ou encore ces nationalistes crasses qui ne jurent que par la défense des intérêts nationaux forcément diamétralement opposés à ceux de la communauté internationale — que la prescription ne s’appliquent plus dans le Code pénal haïtien, Amnistie, elle, plaide que «ces crimes sont si graves qu’ils concernent non seulement les victimes, les survivants ou l’État [haïtien], mais aussi l’humanité tout entière». Ils seraient, toujours selon Amnistie, de «compétence universelle, ce qui signifie que tout État peut ouvrir une enquête et engager des poursuites contre des individus soupçonnés de crimes contre l’humanité». 

Au sujet de la prescription — concept juridique selon lequel un crime ne peut être jugé après un délai fixé par les règles de droits internes, 10 ans dans le cas du Code pénal haïtien —, les deux organisations citées plus haut, de même que de nombreuses associations haïtiennes s’entendent pour dire que les normes impératives du droit international (le jus cogens, à pompément parler ; merci à Me Vallières pour ses leçons de latin en particulier et pour ses leçons de droit international accessoirement) ont préséance sur toute autre obstacle juridique interne au sujet des crimes contre l’humanité. De plus, le caractère continu — à quel moment une «disparition» peut-elle cesser d'être considérée comme un crime? — et systémique des crimes rendrait imprescriptibles les actes dont il est ici question.

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Pour des raisons multiples, il apparaît cependant évident que le système judiciaire haïtien ne pourra prendre seul la responsabilité de mener un tel dossier jusqu’au bout — en termes de ressources humaines ayant l’expertise nécessaire, en termes de sécurité pour ces personnes, en termes d’accès aux ressources nécessaires, en termes de volonté politique, etc. 

Et sur ce dernier point, même s’il a fait de l’État de droit l’une de ses priorités, le président Martelly continue d’envoyer des messages contradictoires sur les scènes politiques intérieures et extérieures en ce qui a trait à l’impunité en général et à Duvalier en particulier (il a notamment invité Baby Doc à une cérémonie officielle, le 12 janvier dernier, à Ti Tanyen, en «banlieue» nord de Port-au-Prince, là où sont enterrés des milliers de victimes du séisme et là où resposeraient ironiquement des centaines de «disparus» de l’époque Duvalier). En outre, le président Martelly se défendait la semaine dernière en Irlande d’avoir été «mal interprété» par l’Associated Press sur ses intentions de pardon à l’endroit de Duvalier… [Peut-être ses conseillers politiques lui ont-ils souligné qu'il s'inscrirait ainsi en faux avec les prescrits de la Cour interaméricaine des droits de l'Homme, et donc de l'Organisation des États américains dont son pays assume cette année la présidence?!]

«S’il existe des éléments de preuves recevables suffisants et si le parquet réussit à traduire Jean-Claude Duvalier en justice, une étape considérable sera accomplie dans la lutte contre l’impunité au niveau mondial. À cet égard, la communauté internationale partage la responsabilité de veiller à ce que justice soit rendue», estime Amnistie internationale. 

Pourquoi ne pas commencer par la France, berceau des Droits de l’homme s’il en est, et pays engagé dans une si longue lutte à finir avec Haïti, en plus d’avoir «hébergé» l’ex pendant ses 25 années d’exil..?

jeudi 13 octobre 2011

Le malaise des belles-mères

Martelly et «Titid», après une rencontre de 4h à la résidence de l'«ex»
Le président Martelly effectue ces derniers jours, tout sourire et «tèt kale», une tournée des anciens dirigeants du pays à l'occasion, dit-il, de la «semaine de la réconciliation nationale». Parmi les huit «ex» encore vivants et résidant au pays, deux noms retiennent incongrument l'attention : Jean-Claude «Baby Doc» Duvalier et Jean-Bertrand Aristide, tous deux rentrés d'exil cette année.

Le premier est revenu en Ayiti un an et quelques jours après le séisme du 12 janvier 2010, profitant de la horde de journalistes internationaux venus dans l'île pour briser 25 ans d'exil forcé en France. Des poursuites judiciaires pour détournement de fonds et violation des droits de la personne ont été déposées contre lui peu après son retour. Ces poursuites, qui le contraignent théoriquement à résidence, n'entachent toutefois [et étrangement] pas trop sa popularité. Des manifestants — qu'on peut facilement imaginer avoir été encouragés par d'autres incitatifs — et les avocats qui le représentent, sont récemment venus perturber la conférence de presse organisée pour la diffusion du rapport «On ne peut pas tuer la vérité», d'Amnesty International.

«Titid», quant à lui, est rentré d'un séjour forcé de sept ans en Afrique du Sud, deux jours avant le deuxième tour des élections du 20 mars dernier. Il avait été renversé par un coup d'État [auquel aurait été affilié Michel Martelly, alors roi du carnaval] une première fois en 1991, puis une deuxième et [alors] définitive fois en 2004, à la faveur d'une rébellion d'anciens membres de l'armée. Discret depuis son retour au pays, il vient toutefois d'inaugurer la réouverture de l'Université de la Fondation Aristide, fermée lors de son départ forcé en 2004, avec l'admission d'une cohorte de 126 étudiants en faculté de médecine — non encore reconnue par l'État haïtien. Plusieurs analystes estiment que l'ancien leader, et «secrétaire général à vie» du parti Lavalas, attend le dégonflement du phénomène Martelly avant d'effectuer un retour à l'avant-scène politique — peut-être à l'occasion des élections sénatoriales de novembre...

«Je souhaite que les leaders anciens et actuels puissent s’unir en vue de travailler au progrès d’Haïti», a martelé Martelly à Radio Kiskeya, lors d'une visite à la résidence de Prosper Avril (président dans l'intervalle 1988-1990), dont il a salué le passage à la tête de l’État et les longues années passées au service de l’armée. Le chef d'État doit également rencontrer les «ex» René Préval (1996-2001 et 2006-2011), [le mari de la rivale de Martelly aux dernières élections, Mirlande Manigat] Leslie Manigat (fév-juin 1988) et Boniface Alexandre (chef du gouvernement intérimaire de 2004-2006).

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Martelly et Duvalier. À gauche, Nico Duvalier, le fils
de «Baby Doc» et consultant du président. Photo: AP
Admettons que l'exercice de mémoire soit compliqué dans un pays où l'espérance de vie est de 59 ans et où presque 36% de la population a moins de 15 ans. Admettons qu'une population vivant avec moins de deux dollars par jour dans une proportion de 78% et avec moins d'un dollar par jour à 54% ait d'autres chats à fouetter que de se questionner sur la rationalité de tisser des liens avec des «ex» ayant des bilans plus que mitigés en termes de développement.

Reste tout de même le message confus et contradictoire qu'envoie cette opération de relations publiques : comment un président qui a jusqu'à maintenant fondé sa stratégie — comme bon nombre de politiciens — sur l'avenir et sur le changement peut-il invoquer les fantômes d'un passé trouble et douloureux pour faire avancer le pays? Tout ça alors que le premier ministre désigné se débat comme un diable dans l'eau bénite avec les élus actuels pour pouvoir former son saint gouvernement?

Il faudrait peut-être quelqu'un pour rappeler au numéro un de l'État ayisien — ou de ce qu'il en reste — que sa «semaine de la réconciliation nationale» a commencé ce lundi par la Journée internationale de la santé mentale...

jeudi 14 juillet 2011

V-turn

11h30-minuit, après un repas bien dansant dans un restaurant de Pétionville. En voiture vers la maison avec ma mère ayisienne, nous croisons une petite chaise en paille tressée à un carrefour. «Ho, ho», dit-elle stressée et méfiante, avant de rebrousser chemin sans fournir de plus amples explications. Son faciès est grave, elle semble turlupinée. Mais elle ne veut pas parler, elle essaie d’oublier. Ou de se faire oublier…

Petite sœur, qui suit dans une autre voiture et apprend gentiment à conduire avec paternel – qui me fournira plus tard les explications les plus amples – , obtempère aussi. Double U-turn dans les rues crasseuses de Port-au-Prince, où une petite chaise en paille toute neuve provoque les changements de direction. Pas question de franchir ce carrefour maudit pour elle non plus.

Nous venons de croiser Papa Legba, le maître vaudou des carrefours et des chemins. Ou plutôt un message qui lui est adressé sous forme de la sollicitation rituelle d’un ounsi (un initié) par un croyant pour que Papa Legba, ce vieillard boitant qui fume la pipe et qui garde la frontière entre le monde des humains et le monde surnaturel – littéralement le St-Pierre des vaudouisants –, rappelle le lwa (l’esprit, le mauvais sort, la force invisible) qui s’est abattu sur la vie du croyant et qui lui cause lambdas tracas.

Tracas comme une perte d’emploi, des ennuis de santé, une querelle avec un voisin ou un ami, une mauvaise récolte, etc. Un événement qui arrive au gré de la trivialité de la vie quotidienne et auquel on attribue la symbolique des divinités de la vie ayisienne.

La petite chaise est l’aboutissement d’un long processus de renvoi. On aura sollicité un ougan (un prêtre vaudou) pour un mal x. Il aura édicté une série d’actions, plus ou moins onéreuses les unes que les autres et selon la nature du mal qui nous ronge, à mener avec un pointillisme scrupuleux étudié au quart de tour. Déposer trois grains de maïs par-ci, assister et participer à une cérémonie dans un péristyle (partie publique du temple où ont lieu les cérémonies vaudou), déposer une offrande auprès du troisième mapou (arbre sacré, résidence des lwas guédé, les esprits de la mort) du rang quatre, acheter un bouquet de telle fleurs, à telle date et le laisser filer sur une eau calme et finalement, déposer une petite chaise en paille tressée au milieu d’un carrefour à quatre têtes (à quatre voies) à une heure bien précise. Et vous m’avez vue venir, si le mal persiste, c’est que l’une des étapes a mal été conduite. Et qu’il faut reprendre le processus du début sous peine de laisser les esprits errer vers des cieux bien plus graves…

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Dans un article sociologique un peu daté mais encore très cité dans le domaine de l’étude des religions et des syncrétismes, Laënnec Hurbon illustre la complexité des liens entre la sorcellerie et les pouvoirs politiques et économiques en Ayiti. Sorcellerie et pouvoir en Haïti, publié en 1979, se penche effectivement sur la recrudescence des fraternités de sorciers observée par Hurbon et ses informateurs de l’époque et le signe, selon lui, d’une «rupture entre le système culturel traditionnel et la nouvelle situation politico-économique dans le pays».

Il faut se rappeler que si le règne des Duvalier avait miraculeusement réussi à assurer une certaine stabilité aux masses silencieuses et dociles malgré la répression jusqu’à la fin des années 1970, la situation politico-économique allait effectivement se dégradant et les ayisiens ne savaient alors plus vraiment à quel saint se vouer – ils ont par ailleurs déterré la sépulture de Papa Doc – qui n’a jamais hésité à détourner la symbolique vaudou à son avantage – et battu ses restes lors de la chute de son fils en 1986.

Selon l’argumentaire d’Hurbon, le pouvoir, tout autant politique que vaudou, quand ce n’est pas leur deux à la fois, rendrait le peuple doublement vulnérable. Effrayé de part et d’autre des sphères confondues de la vie publique et de la vie privée ayisiennes.

«Ce qui nous est indiqué ici, ce n’est pas simplement une impuissance politique qui proviendrait du seul fait qu’on est inscrit dans le champ du vaudou. Ce serait alors tenir le vaudou pour un ordre purement idéologique, dont l’individu pourrait éventuellement se passer. Le vaudou est d’abord un ordre symbolique; à ce titre, il est intimement lié au mode de constitution de la personnalité. (…) C’est à tous les niveaux de la vie quotidienne que l’impuissance est ressentie. Plus qu’une fêlure, un éclatement du système culturel traditionnel se donne à lire dans cette recrudescence de la sorcellerie. Un soupçon généralisé est là. Les règles du jeu sont faussées. Mais un nouveau langage sera-t-il possible sur la table rase de l’ancien? Il est certain, en tout cas, qu’une conscientisation politique des masses qui passe à côté de la problématique du symbolique, ou plus précisément de la crise de l’ordre symbolique, a peu de chance de s’effectuer avec succès,» écrivait Hurbon, sept ans avant la chute de Bébé Doc et son exil en France.

Bref, en Ayiti, que l’on croit ou que l’on ne croit pas, et jusqu’à ce jour, on craint. Le pouvoir du monde des humains et le pouvoir du monde surnaturel.

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Bien des gens ont essayé d’instrumentaliser la religion et son symbolisme – vaudou ou autre – à leur profit politique depuis la chute des Duvalier. Aristide l’avait bien compris et sa récupération de la «théologie de la libération» l’aura porté au pouvoir une première fois en 1991. En 2003, il devait même céder un peu de terrain aux vaudouisants, reconnaissant la religion vaudou par voie juridique à l’occasion d’un arrêt ministériel (http://www.haiticulture.ch/haiti_decret_vodou_religion.html).

Cela a bien entendu été balayé par l’arrivée des troupes de la MINUSTAH en 2004, même si les vaudouisants ont toujours essayé de gagner un peu plus de terrain depuis, notamment en proposant un « avant projet de loi » sur la religion vaudou en Ayiti (http://www.vodouhaiti.org/projet-loi/chapitre1.html) pour asseoir leurs pouvoirs – allant même jusqu’à réclamer l’octroi de passeports diplomatiques pour les membres dignitaires des autorités officielles reconnues… (Article 72 d’un projet de loi demeuré lettre morte depuis).

Le découpage des «Départements ministériels», avec attributions et autres pouvoirs, remonte par ailleurs à 1924. Le «Ministère des Cultes» a depuis subi de nombreuses mutations et est aujourd’hui sous la responsabilité d’un seul homme, qui assume à la fois le poste de Ministre des «Affaires étrangères»…et des «Cultes»… peu importe son allégeance. (http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=44560)

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Ceci n’expliquant pas toujours parfaitement cela, le séisme du 12 janvier a créé un espèce de rebrassage des cartes religieuses. Le vaudou en a été une des grandes victimes (avec le catholicisme), surtout à Port-au-Prince, au profit d’un pentecôtisme qui ne cesse de gagner du terrain depuis les années 1970, selon les explications de Laënnec Hurbon, dans Les religions et le tremblement de terre, paru dans la revue Conjonction.

« En somme, on peut se demander si le vaudouisant n’a pas été plutôt désemparé devant la catastrophe à laquelle son système de croyances ne peut lui donner une explication rigoureuse, ou en tout cas satisfaisante. C’est peut-être pour cela que le vaudou est tolérant, ouvert à d’autres systèmes religieux et culturels au point de pouvoir intégrer maints éléments de ces systèmes, comme on l’observe pour l’utilisation des saints du catholicisme comme support aux divinités africaines », écrit le chercheur, soulignant que les temples vaudou ont ouvert leurs portes à l’Église de scientologie, arrivée dans la capitale seulement neuf jours après le séisme…

« Il n’y a aucun doute que nous disposons là d’un indice d’une religiosité à fleur de peau facilement exploitable dans un contexte du chaos provoqué par le séisme du 12 janvier. Il n’est pas inutile maintenant d’entreprendre quelques interrogations aux niveaux anthropologique et politique sur les enjeux de ce qui paraît être un emballement des religions en Ayiti depuis le tremblement de terre »…

Pas étonnant, considérant tout cela, que Martelly ait chantonné la fin de son discours d’assermentation sur des airs populaires et religieux le 14 mai dernier. Reste maintenant à voir quel saint homme pourra satisfaire les attentes du peuple, du président et de membres d’INITE pour le poste de premier ministre…

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Un professeur de l’université qui dispensait le cours «Religion et modernité» m’a envoyé un courriel sur ma boîte personnelle aujourd’hui – sortez la petite chaise et les grains de maïs. Elle voulait urgemment me parler sur Skype, à mon grand étonnement puisque je n’avais pas, à l’époque, daigné remettre le travail final – la mention « incomplet » figure d’ailleurs toujours à mon relevé de notes.. Moi qui avais eu la brillante idée d’unir économie et religion pour mon travail synthèse, en réfléchissant surtout au phénomène économique des « superchurches » organisées en villages quasi-indépendants aux États-Unis entre autres, je suis maintenant persuadée que je pourrais demander à un ougan de transformer ma note A+ – ou en D-, c’est selon – si je me mettais à réfléchir à la coexistence de la religion et de la modernité…

samedi 9 avril 2011

Le poing noir

Peter Norman, Tommie Smith et John Carlos
C'est un symbole bien connu de la lutte contre la ségrégation raciale et pour la revendication des droits civiques des Afro-Américains dans les années soixante. Les poings levés et gantés des athlètes Tommie Smith et John Carlos, respectivement médaillés d'or et de bronze au 200 m aux controversés Jeux olympiques de Mexico en 1968, ont fait connaître au monde entier le symbole des Black Panther et la lutte anti-ségrégationniste qui y était associée.

Plus que jamais, le contexte se prêtait à l'affirmation du symbole sur la scène internationale. Les temps étaient chauds. Le pasteur Martin Luther King avait été assassiné en avril de la même année. Les deux athlètes, par la suite bannis à vie des JO par un Comité international olympique jugeant leur geste scandaleux et suspendus par l'équipe américaine pour leur soutien au mouvement des Black Panthers, n'allaient pas laisser filer si belle occasion de faire connaître au monde la violence et la marginalisation — voire l'absence de droit — dont ils étaient victimes aux États-[dé]Unis. Leur collègue australien Peter Norman, qui partageait le podium avec Smith et Carlos après avoir rafflé la médaille d'argent et qui allait devenir leur grand ami (Smith et Carlos ont porté le cercueil de ce dernier lors de ses funérailles en 2008), portait par ailleurs le macaron «Olympic project for human rights» en guise de solidarité.

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Le poing fait depuis partie de l'imaginaire noir. Et pas seulement lorsqu'il est levé. Barack Obama s'était attiré la sympathie de plusieurs électeurs et spectacteurs de par le monde le jour de l'annonce officielle de sa cadidature à la présidence des États-Unis, y allant du complice, décontracté et désormais célèbre «fist bump»  avec sa femme Michelle. 

Michelle a tapoté les fesses de Barack, mais c'est le «fist bump» que l'Histoire a retenu.

«It was the fist bump heard round' the world», commentait alors le Washington Post. «It thrilled a lot of black folks. [...] It's liberating to be able to run for president as a black man... Barack is like Black Folks 2.0.», analysait quant à lui le blog ta-nehisi.com, spécifiant que le «fist bump» était avant tout l'apanage des sportifs et des stars [ou wannabe stars] du hip hop.

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En Ayiti, le «fist bump» (le «korem») était aussi assez populaire chez les jeunes il n'y a pas si longtemps. Mais il s'est démocratisé depuis quelques mois, jusqu'à devenir la poignée de main officieusement officielle. Depuis la crise du choléra, il a effectivement remplacé la poignée de main, par souci sanitaire, étant moins propice à la propagation des germes entre humains que l'habituelle poignée de main! Des spots publicitaires de prévention ont été diffusé massivement et on voit désormais le «korem» un peu partout, dans les milieux plus officiels comme dans la rue et les réunions moins formelles.
Bébé Doc (Photo Frank Thorp V., Flickr)

Sur une note moins joyeuse, il existe même une image du dictateur Jean-Claude Duvalier lançant un «korem» à l'intention de la foule venue le saluer. Comme quoi les symboles qui marquent l'esprit courent toujours le risque d'être récupérés à toutes les sauces par des opportunistes déchus en mal de pouvoir et d'appui populaire...

jeudi 10 mars 2011

Compte complet

Photo: http://haitibaseballs.com/ (courtoisie de Zack Hample)
Les statistiques économiques sont peu reluisantes. Un taux de chômage que le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), reproduisant les données de l'Institut haïtien de statistique et d'informatique (IHSI) chiffre à 32,62% — même si des perspectives plus réalistes l'estiment plutôt entre 60 et 70%; une proportion de la population vivant en situation de pauvreté de 78%, qui descend à peine à 53,9% si l'on y acolle le qualificatif «extrême»; une activité économique basée sur les secteurs de l'agriculture (28,4 %), de l'industrie (16,6 %) et des services (55 %) — qu'il faut relativiser avec une proportion de 57,1% des emplois qualifiés d'informels selon l'Enquête sur l'emploi et l'économie informelle de l'IHSI; quelques mangues, du café, du cacao, du coton et autres produits agricoles en guise d'exportations, pendant que les importations constituent à peu près tous les biens de la vie courante — il faut voir les Ayisiens rentrer au pays en avion avec des biens manufacturés à haute innovation technologique pour comprendre. Et une réputation de république de bananes pour ajouter le cerise (importée) sur le sundae (importé aussi).

L'instabilité politique, la corruption, le manque d'infrastructures, la criminalité et la gouvernance ineffective sont autant d'arguments pour dissuader les investissements directs étrangers de venir flirter avec le soleil. 

Les choses n'ont cependant pas toujours été ainsi. Et pour illustrer la chose de façon un peu ludique, j'ai pensé renvoyer la balle sur un terrain de baseball — allez savoir pourquoi. Peut-être parce que la République d'Haïti a déjà été le premier producteur mondial des balles cousues main utilisées pour le sport national américain, et ce, jusqu'à ce que la multinationale Rawling's délocalise sa production au Costa Rica dans la turbulence qui a suivi le règne de Duvalier le bébé (Baby Doc, qui se pavane dans les grands restaurants de Pétionville en attendant la conduite de son procès en cours pour corruption, vol et détournement de fonds).

Un Américain peu ordinaire, conscient de l'importance pour le pays de relancer le secteur manufacturier et probablement un peu frappé par la nostalgie de ses souvenirs d'enfance passé au champ gauche, s'est donné comme mission de fin de carrière de faire des choses «utiles» («of value»). Il a ainsi comme projet de relancer l'industrie manufacturière de la balle de baseball en alliant deux de ses passions: le sport national et le commerce équitable. Le projet initié après le tremblement de terre compte sur les nouvelles technologies et les médias sociaux, l'appui du public (dans l'optique du «compassionate capitalism») et les possibilités offertes par la micro-finance — même si l'investissement personnel semble aussi être au rendez-vous — pour accomplir la lourde tâche.

Le projet semble être au beau fixe depuis novembre dernier, mais c'est peut-être parce qu'il vous attend. Vous trouverez toute l'information là.