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samedi 3 décembre 2011

Écrits violents

Une amie m'envoie un courriel cette semaine. Un rien du tout, une petite question innocente qui a l'air de rien.. «Qu'est-ce que t'en penses?», écrit-elle, en joignant un lien vers une analyse du Council on Hemespheric Affairs intitulée The "Enforcers": MINUSTAH and the Culture of Violence in Port-au-Prince. L'analyse de Courtney Frantz, publiée ce 28 novembre, défend une thèse anti-MINUSTAH en déployant un argumentaire à saveur de théorie du complot et en énumérant une série d'événements peu reluisants impliquant la force de l'ONU... en ne montrant qu'un seul côté de la médaille.

«Heille, c'est une question compliquée — même si elle tient en peu de mots — que tu me poses là...» Ma réponse sera évidemment verbeuse. Tu pourras réagir si le coeur t'en dit.. Voilà : 

Pour l'article, je ne sais pas trop ce que j'en pense.. En fait si.. Au fil de la lecture, certaines notions de la conférence d'André Corten, politologue et prof à l'UQAM, chercheur à l'IRD, — il vient de rééditer une version actualisée et augmentée de L'État faible : Haïti/République dominicaine et était de passage à Port-au-Prince la semaine dernière — me revenaient constamment en tête.

Au premier chef desquelles cette notion de violence. Corten expliquait assez justement la violence de la société haïtienne elle-même. Pas nécessairement en termes de criminalité ou d'actes violents — le taux d'homicides est d'ailleurs plus faible que chez le voisin et que dans plusieurs pays des Caraïbes/de l'Amérique latine, et si tu veux mon avis, la notion d'insécurité est probablement un peu surmédiatisée dans le cas d'Ayiti, le problème résidant davantage dans une justice aléatoire, monnayable et à géométrie variable qui envoie des messages contradictoires et qui rend difficile la lecture de différentes situations/réactions —, mais plutôt en termes socio-politiques. Lire l'incapacité, voire le manque de volonté de l'État et de la classe dirigeante à articuler un projet social qui tiendrait compte de la majorité, qui écouterait ce qu'elle a à dire, qui s'arrangerait pour définir des réponses réalistes à des demandes légitimes formulées par la population. Bref, l'absence de lien/tissu/ciment social/contrat social, le désoeuvrement d'une population abandonnée à elle-même et où pullulent les laissés-pour-compte (en termes d'éducation, d'accès aux services de base, au travail, à la dignité, etc.) et qui résultent en un manque de confiance généralisé dans les relations citoyen-citoyen, citoyen-État, citoyen-institutions, citoyen-communauté internationale, État-institutions, État-communauté internationale, institutions-communauté internationale and on, and on, and on. Nous sommes donc en présence d'une culture et d'un imaginaire de méfiance. «Il ne faut jamais faire confiance à un Ayisien», répètent souvent les Ayisiens eux-mêmes...

Fait cocasse, après l'intervention des conférenciers — Corten était flanqué de Laënnec Hurbon (théologicien et sociologue, directeur de recherche au CNRS et prof à l'Université Quisqueya), Sabine Manigat (la fille de Leslie, mais pas de Mirlande, intellectuelle haïtienne) et de Guy Alexandre (ancien ambassadeur d'Haïti en République dominicaine) — une période de questions était prévue. «C'est là que le party commence», ai-je murmuré au collègue qui m'accompagnait, connaissant la propension des Ayisiens pour la fierté nationale émotive, leur esprit d'éditorialistes contestataires, et leur manie de présenter leur point de vue en long et en large, haut et fort, sans nécessairement qu'il soit fondé sur une base argumentaire solide. Par des interventions majoritairement provocatrices et tentant de pourfendre les propos des quatre penseurs, ils ont ironiquement fourni une démonstration étoffée de ce que défendaient les conférenciers, de cette idée de violence de la société ayisienne...

Mais pour revenir au texte, je pense que c'est un point de vue. Un point de vue qui se vaut, certes, toute chose étant relative, mais un point de vue qui n'est pas très nuancé et qui est critiquable au point de vue de l'honnêteté intellectuelle. Je veux dire, que l'auteur est clairement contre la présence de la MINUSTAH. Mais il ne propose pas grand chose en termes de solutions alternatives.. Et la réalité, c'est qu'avec la faible capacité de l'État ayisien à lever des impôts — environ 60% du budget national provient de l'extérieur —, il est permis de s'interroger sur sa capacité à entretenir une institution aussi budgétivore que l'armée — ou encore une force policière efficace et non corrompue — pour assurer la sécurité sans couper dans les maigres services qu'il procure à la population. À moins qu'on ne compte encore davantage sur la communauté internationale pour l'offre des autres services? L'indépendance et la souveraineté nationales, je veux bien, mais encore faut-il avoir les moyens de ses ambitions, être conséquent dans sa définition des priorités et surtout dans ses actions. CQFD...

La solution de l'armée, puisqu'on en parle — elle est à l'étude en ce moment, Martelly ayant confié la réflexion à une commission civile qui a jusqu'au 1er janvier pour se prononcer sur la pertinence, et le cas échéant sur le calendrier de mise en oeuvre, la mission et la philosophie d'une éventuelle force armée en Ayiti — éveille aussi dans le contexte les fantômes d'une institution qui a historiquement été le véhicule de la répression, du glissement de l'intérêt public vers des intérêts particuliers.. Et admettons que Martelly soit bien intentionné. Que cette armée soit fonctionnelle, transparente, objective, qu'elle contribue réellement à la protection de la population et puisse agir en remplacement de la MINUSTAH. Admettons. Se pose toujours la question de la continuité politique d'une telle décision/responsabilité. Ce qui rejoint un autre argument soulevé lors de la conférence de Corten, à savoir la tradition de «gouvernement des hommes» en Ayiti, par opposition au «gouvernement du peuple» — bien que cette idée soit elle-même discutable, je le concède.

Ça soulève une autre question en lien avec le texte que tu m'as envoyé. Est-ce que les exactions, les violences, les violations des droits de l'Homme, sont plus justifiables si commises par des «nationaux»? Attends avant de me lancer des roches, je sais que c'est une question délicate et polémique. Dans ma petite tête, ces exactions/violations ne sont bien évidemment justifiables en aucun cas. Mais Ayiti n'a pas encore d'étoiles dans son cahier au chapitre des droits de l'homme... Bien sûr, la MINUSTAH, en tant qu'entité exogène sensée amener la «stabilité» ne devrait pas être un agent déstabilisateur. Elle reste toutefois une organisation faite d'hommes dotés d'un jugement qui leur est propre, ce qui ne les soustrait pas pourtant au regard que les Ayisiens posent sur eux en tant qu'individus identifiés à un groupe.. Idéalement, la MINUSTAH répondrait de ses actes — et de ceux de ses représentants — en cessant de se cacher derrière les masques des relations publiques et de la diplomatie. Mais l'analyse de M. Frantz occulte certains faits. Il faudrait peut-être poser la question que je pose aux gens compétents qui ont perdu leur travail au sein de l'administration publique parce qu'un certain Aristide avait décidé que les institutions publiques — les ministères, les hôpitaux, les écoles, les universités, etc. — devaient être gouvernées par le bon peuple — même si inexpérimenté — qui s'est empressé de répéter ce qu'il reprochait aux gens qu'il venait de virer, ou encore à ceux qui ont senti leur vie menacée et ont été «forcés» d'émigrer...

Tout ça pour dire que je trouve la question soulevée dans le texte — la question des relations entre le «peuple» et la MINUSTAH et surtout celle des bénéfices apportés par cette dernière — un peu mal posée. Je veux dire qu'il manque des éléments de contexte — la relation entre le «peuple» et l'État, notamment, ou celle des bénéfices apportés par ce dernier... La MINUSTAH a été instaurée en 2004 en réponse à des violations explicites des «droits de l'Homme, en particulier à l'encontre des populations civiles». Dans le meilleur des mondes, la question ne se serait pas posée si l'État avait été en mesure de prévenir de telles violences, voire s'il n'avait pas provoqué leur éclosion. Et je ne suis pas certaine qu'il serait en mesure de le faire aujourd'hui — de «mettre fin à l'impunité», pour reprendre les termes de la résolution 1542 du Conseil de sécurité. C'est une question complexe, qui est souvent traitée de façon émotionnelle et en surface et à laquelle il n'y a pas de solution clé en main. Est-ce que ça serait mieux sans? Ou à l'inverse, est-ce que ça pourrait être pire? Est-ce que la MINUSTAH est vraiment là pour répondre à une menace à la sécurité internationale ou pour répondre à une menace d'Ayiti contre elle-même? Je ne sais pas... Si quelqu'un sait, qu'il lève la main droite et dise «je l'jure».. et surtout, qu'il le démontre!

mercredi 21 septembre 2011

Le club des 28 what?

Une délégation ayisienne officielle de 28 personnes est à New York depuis dimanche dernier, où débutait hier (mardi) la 66e Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU).

28! Pourquoi ne pas tourner le fer dans la plaie et pousser l’audace jusqu’à un chiffre rond, pendant qu’on y est! Du lot, le président Michel Martelly et sept membres de son cabinet — dont le premier ministre désigné et avalisé par la chambre des parlementaires, mais pas encore par le Sénat, Gary Conille —, mais aussi la première dame d’Ayiti, son fils Michel-Olivier (conseiller à la Jeunesse et aux Sports!), un photographe officiel, un vidéographe officiel, un directeur des communications et un directeur de la production — c’est que ça communique beaucoup, même si aucun représentant de la presse ayisienne n’est du voyage — quatre agents de sécurité, une intendante, une conseillère pour la première dame — il faut sourire, Mme Martelly, surtout, il faut sourire. Même si c’est à pleurer…

Bon, certains membres de la délégation (dont l’intégralité a été publiée dans Le Nouvelliste et par l’agence Haïti Press Network) se trouvaient déjà dans la grosse pomme — six, plus exactement, dont deux conseillers point, conseillers de rien du tout si on remplit ce vide que la nature a en horreur. Mais on peut quand même assez facilement imaginer que c’est l’État ayisien qui paie la facture des 28 — hébergement, nourriture et généreux per diem. Et l’Ayisien a une diète particulièrement salée… Ah, comme il fait bon être membre de l’entourage rapproché du président!

Il n’est pas ici question de discréditer qui que ce soit qui fasse partie de cette équipe d’élite. Plusieurs ont des compétences réelles qui mériteraient jusqu’à un certain point d’être récompensées. Vrai, Ayiti est à l’agenda new yorkais à plusieurs niveaux et à un certain degré technique : discussions lundi avec la Clinton Global Initiative et avec de nombreux et diversifiés acteurs financiers pour attirer l’investissement étranger au pays, renouvèlement du mandat de la CIRH et respect des engagements des donateurs internationaux pour la reconstruction, discours de Martelly à la Tribune des Nations, débats sur l’avenir de la MINUSTAH au Conseil de sécurité vendredi, etc.

Mais 28 — oui, je sais, je n’en reviens pas! Qu’est-ce que ça peut bien camoufler, sinon l’inexpérience démocratique du nouveau président, en poste depuis plus de quatre mois? On sait au moins que ça fera de belles photos de famille… Mais qui a dit que l’élection de Sweet Micky, «se viktwa pou pèp la» (c’est une victoire pour le peuple)?

dimanche 18 septembre 2011

Le roi et l’ordre

Affiche du film «MINUSTAH volè kabrit», Tankou rat pictures
La Mission des nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) n'en finit plus de se mettre les pieds dans la bouche (un anglicisme que vous me pardonnerez, c'est pas comme s'ils parlaient tous créole..) — pieds salis dernièrement par une histoire d'abus de pouvoir (pour ne pas dire de viol) de quatre soldats uruguayens à l'endroit du jeune Johny Jean, 18 ans, dans la commune de Port-Salut dans le département du Sud.

La «rumeur» a rapidement fait le tour du pays — et du monde — grâce au Dieu Youtube qui voit tout, sait tout et entend tout, même les gémissements les plus sordides d'un jeune garçon à qui on vole tout ce qu'il a d’avenir devant lui — tsé, la dignité? Les médias nationaux et internationaux ont rapidement relayé la nouvelle, ajoutant l'insulte à l'injure pour la famille du désormais plus mineur et identifié, non plaignant mais à plaindre, Jean.

Le scandale fait suite à une série d’histoires et de rumeurs peu reluisantes pour l'image et la réputation de la force de maintien de la paix de l'ONU. L'introduction dans l’île du choléra en octobre 2010, notamment, que de nombreux observateurs attribuent à grands coups de conditionnel au contingent népalais de la MINUSTAH basé à Mirebalais. Les représentants de la MINUSTAH refusent toutefois d’assumer la responsabilité, voire de s’excuser — que faire de plus maintenant que le mal est fait et que son spectre revient chaque fois qu’il pleut? —, arguant que la souche du bacille vibrio cholerae, très, très, très semblable à celle que l’on retrouve en Asie, est le fait d’une «convergence de circonstances» épidémiologiques, environnementales et sanitaires — selon les conclusions de nombreux experts — et que les plus de 5500 décès et 400 000 personnes touchées ne peuvent être attribués aux casques bleus, faute de «preuve scientifique» irréfutable…

À ces deux scandales d’envergure majeure s’ajoutent les impressions et rumeurs de la population sur les actes de la MINUSTAH. «Volè kabrit», disent tout bas plusieurs Ayisiens au passage des convois de la force de stabilisation, en référence à des histoires de vol de chèvre — un investissement dans un pays où plus de 78% de la population vit avec moins de deux dollars par jour — destinées au barbecue des soldats qui ont aussi la réputation d’envahir les plages et de se donner corps et âme à la fête au premier jour de congé venu. D’où la réputation de «MINUSTAH tourista» : l’Ayisien moyen ne voit malheureusement pas l’impact direct de l’intervention onusienne sur sa vie de tous les jours et tend plutôt à percevoir cette dernière comme une occupation, comme une perte de souveraineté nationale.

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Des manifestations estudiantines ont par ailleurs eu lieu au Champ-de-Mars la semaine dernière pour protester contre la présence de la MINUSTAH. Les étudiants de la Faculté d’ethnologie de l’Université d’État d’Haïti (UEH) ont exigé le dédommagement des victimes du choléra, en plus du retrait définitif des forces de l’ONU. D’anciens militaires sont également venus parader en uniforme afin de réclamer le retour de l’Armée d’Ayiti — démobilisée en 1994 —, déposant du même coup un document à cet effet au Palais national.

Le Champ-de-Mars, où logent une dizaine de milliers de déplacés depuis le séisme du 12 janvier, avait été interdit d’occupation par les autorités la veille. La centaine de manifestants a été dispersée par la PNH au moyen de gaz lacrymogènes, importunant les déplacés d’une part, et perturbant le fonctionnement de l’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti adjacent. Réfugiés dans l’enceinte de la Faculté d’ethnologie de l’UEH et répliquant à l’aide de jet de pierres et de barricades de pneus enflammés, les manifestants ont rapidement été encerclés par les forces de l’ordre et par… la MINUSTAH.

Des manifestants fuient les forces de l'ordre (Ramon Espinosa, AP)
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Un sondage mené sur Internet par l'agence de presse Haïti Press Network (HPN) établit à ce jour que près de 64% des répondants croient qu'Haïti peut maintenant se passer de la force de maintien de la paix de l'ONU, qui devait originellement, en 2004, rester en place pour six mois, le temps que ne retombe la poussière soulevée par l'insurrection de groupes armés dans le Nord de la République et par le départ hâtif d'un Jean-Bertrand Aristide qui laissait le pays aux mains d'un gouvernement intérimaire n'ayant d'autre choix que de demander l'assistance de la communauté internationale.

Les presque deux tiers des 1900 répondants — des gens lettrés et ayant accès à Internet au pays, mais aussi à l'extérieur, s'entend — croient donc que le pays est en mesure de se débrouiller seul pour gérer l’instabilité et l’insécurité chroniques de la République. Ou du moins qu’il est capable de le faire dans des proportions semblables à celles du travail accompli par la MINUSTAH. Cette dernière, dont le budget de fonctionnement est fixé à plus de 850 millions de dollars par année — dont quelques millions s’ajoutent annuellement à dette extérieure d’Ayiti — assure entre autres le renforcement des capacités étatiques en termes d’état de droit et de justice, en plus de fournir un appui à la professionnalisation du corps policier local (la Police nationale d’Haïti (PNH)) et de contribuer à l’amélioration d’infrastructures — routes, postes de police et postes frontaliers, pénitenciers, etc.

Le coup de sonde ne reflète cependant pas l’opinion du président Martelly, qui déclarait cette semaine au Nouvelliste que le retrait de la MINUSTAH «doit être réalisé et réalisable à partir du moment où [une] force [nationale] peut jouer le rôle de la MINUSTAH», ajoutant que «la MINUSTAH travaille pour le peuple d'Haïti et pour Haïti, [qui a] besoin de l'ordre, de la paix afin d'avancer dans le développement économique»… Le président ayisien, qui avait promis en campagne électorale la création d’une force de défense nationale armée, demeure donc patient et semble a priori miser sur un «retrait graduel» de la force de maintien de la paix de l’ONU, dont le mandat doit théoriquement être renouvelé à la mi-octobre — les protestations sont donc encore à anticiper...

Une prise de position qui concorde avec le plus récent rapport de l’ONG International Crisis Group, Keepin Haiti Safe : Police Reform, qui soutient que le chemin à faire est encore important pour que la PNH puisse prendre le relai de la MINUSTAH et que soient sécurisées les frontières terrestres et maritimes contre le crime organisé, la drogue, le trafic d'armes et la traite des humains et que prenne fin le règne de l’arbitraire devant la loi. Les progrès enregistrés ont été fragilisés par le séisme du 12 janvier, poursuit le rapport, et la réforme des capacités institutionnelle et opérationnelle doit se poursuivre afin d’amoindrir la vulnérabilité du pays face aux crimes violents, à la corruption et à l’instabilité politique. Mais la paix peut-elle réellement cohabiter avec l’extrême pauvreté? Et qu’est-ce qui vient en premier dans ce cercle vicieux, la stabilité sociale ou le développement économique?

Pour adresser ces questions fondamentales, il faudra aller plus loin que les revendications nationalistes liées à un retrait hâtif de la MINUSTAH. Il faudra notamment une volonté politique marquée, que le président ne peut porter seul. Et c’est là que le bât blesse : comment, dans un pays aussi politiquement divisé et aussi habitué aux jeux de coulisse peu transparents et intéressés, faire en sorte que les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire travaillent main dans la main pour [re]construire Ayiti? C’est là un apprentissage que le pays en entier devra faire : apprendre à travailler dans l’intérêt de la population au sens large afin que cette dernière retrouve un minimum de confiance envers ses institutions…

jeudi 14 juillet 2011

V-turn

11h30-minuit, après un repas bien dansant dans un restaurant de Pétionville. En voiture vers la maison avec ma mère ayisienne, nous croisons une petite chaise en paille tressée à un carrefour. «Ho, ho», dit-elle stressée et méfiante, avant de rebrousser chemin sans fournir de plus amples explications. Son faciès est grave, elle semble turlupinée. Mais elle ne veut pas parler, elle essaie d’oublier. Ou de se faire oublier…

Petite sœur, qui suit dans une autre voiture et apprend gentiment à conduire avec paternel – qui me fournira plus tard les explications les plus amples – , obtempère aussi. Double U-turn dans les rues crasseuses de Port-au-Prince, où une petite chaise en paille toute neuve provoque les changements de direction. Pas question de franchir ce carrefour maudit pour elle non plus.

Nous venons de croiser Papa Legba, le maître vaudou des carrefours et des chemins. Ou plutôt un message qui lui est adressé sous forme de la sollicitation rituelle d’un ounsi (un initié) par un croyant pour que Papa Legba, ce vieillard boitant qui fume la pipe et qui garde la frontière entre le monde des humains et le monde surnaturel – littéralement le St-Pierre des vaudouisants –, rappelle le lwa (l’esprit, le mauvais sort, la force invisible) qui s’est abattu sur la vie du croyant et qui lui cause lambdas tracas.

Tracas comme une perte d’emploi, des ennuis de santé, une querelle avec un voisin ou un ami, une mauvaise récolte, etc. Un événement qui arrive au gré de la trivialité de la vie quotidienne et auquel on attribue la symbolique des divinités de la vie ayisienne.

La petite chaise est l’aboutissement d’un long processus de renvoi. On aura sollicité un ougan (un prêtre vaudou) pour un mal x. Il aura édicté une série d’actions, plus ou moins onéreuses les unes que les autres et selon la nature du mal qui nous ronge, à mener avec un pointillisme scrupuleux étudié au quart de tour. Déposer trois grains de maïs par-ci, assister et participer à une cérémonie dans un péristyle (partie publique du temple où ont lieu les cérémonies vaudou), déposer une offrande auprès du troisième mapou (arbre sacré, résidence des lwas guédé, les esprits de la mort) du rang quatre, acheter un bouquet de telle fleurs, à telle date et le laisser filer sur une eau calme et finalement, déposer une petite chaise en paille tressée au milieu d’un carrefour à quatre têtes (à quatre voies) à une heure bien précise. Et vous m’avez vue venir, si le mal persiste, c’est que l’une des étapes a mal été conduite. Et qu’il faut reprendre le processus du début sous peine de laisser les esprits errer vers des cieux bien plus graves…

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Dans un article sociologique un peu daté mais encore très cité dans le domaine de l’étude des religions et des syncrétismes, Laënnec Hurbon illustre la complexité des liens entre la sorcellerie et les pouvoirs politiques et économiques en Ayiti. Sorcellerie et pouvoir en Haïti, publié en 1979, se penche effectivement sur la recrudescence des fraternités de sorciers observée par Hurbon et ses informateurs de l’époque et le signe, selon lui, d’une «rupture entre le système culturel traditionnel et la nouvelle situation politico-économique dans le pays».

Il faut se rappeler que si le règne des Duvalier avait miraculeusement réussi à assurer une certaine stabilité aux masses silencieuses et dociles malgré la répression jusqu’à la fin des années 1970, la situation politico-économique allait effectivement se dégradant et les ayisiens ne savaient alors plus vraiment à quel saint se vouer – ils ont par ailleurs déterré la sépulture de Papa Doc – qui n’a jamais hésité à détourner la symbolique vaudou à son avantage – et battu ses restes lors de la chute de son fils en 1986.

Selon l’argumentaire d’Hurbon, le pouvoir, tout autant politique que vaudou, quand ce n’est pas leur deux à la fois, rendrait le peuple doublement vulnérable. Effrayé de part et d’autre des sphères confondues de la vie publique et de la vie privée ayisiennes.

«Ce qui nous est indiqué ici, ce n’est pas simplement une impuissance politique qui proviendrait du seul fait qu’on est inscrit dans le champ du vaudou. Ce serait alors tenir le vaudou pour un ordre purement idéologique, dont l’individu pourrait éventuellement se passer. Le vaudou est d’abord un ordre symbolique; à ce titre, il est intimement lié au mode de constitution de la personnalité. (…) C’est à tous les niveaux de la vie quotidienne que l’impuissance est ressentie. Plus qu’une fêlure, un éclatement du système culturel traditionnel se donne à lire dans cette recrudescence de la sorcellerie. Un soupçon généralisé est là. Les règles du jeu sont faussées. Mais un nouveau langage sera-t-il possible sur la table rase de l’ancien? Il est certain, en tout cas, qu’une conscientisation politique des masses qui passe à côté de la problématique du symbolique, ou plus précisément de la crise de l’ordre symbolique, a peu de chance de s’effectuer avec succès,» écrivait Hurbon, sept ans avant la chute de Bébé Doc et son exil en France.

Bref, en Ayiti, que l’on croit ou que l’on ne croit pas, et jusqu’à ce jour, on craint. Le pouvoir du monde des humains et le pouvoir du monde surnaturel.

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Bien des gens ont essayé d’instrumentaliser la religion et son symbolisme – vaudou ou autre – à leur profit politique depuis la chute des Duvalier. Aristide l’avait bien compris et sa récupération de la «théologie de la libération» l’aura porté au pouvoir une première fois en 1991. En 2003, il devait même céder un peu de terrain aux vaudouisants, reconnaissant la religion vaudou par voie juridique à l’occasion d’un arrêt ministériel (http://www.haiticulture.ch/haiti_decret_vodou_religion.html).

Cela a bien entendu été balayé par l’arrivée des troupes de la MINUSTAH en 2004, même si les vaudouisants ont toujours essayé de gagner un peu plus de terrain depuis, notamment en proposant un « avant projet de loi » sur la religion vaudou en Ayiti (http://www.vodouhaiti.org/projet-loi/chapitre1.html) pour asseoir leurs pouvoirs – allant même jusqu’à réclamer l’octroi de passeports diplomatiques pour les membres dignitaires des autorités officielles reconnues… (Article 72 d’un projet de loi demeuré lettre morte depuis).

Le découpage des «Départements ministériels», avec attributions et autres pouvoirs, remonte par ailleurs à 1924. Le «Ministère des Cultes» a depuis subi de nombreuses mutations et est aujourd’hui sous la responsabilité d’un seul homme, qui assume à la fois le poste de Ministre des «Affaires étrangères»…et des «Cultes»… peu importe son allégeance. (http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=44560)

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Ceci n’expliquant pas toujours parfaitement cela, le séisme du 12 janvier a créé un espèce de rebrassage des cartes religieuses. Le vaudou en a été une des grandes victimes (avec le catholicisme), surtout à Port-au-Prince, au profit d’un pentecôtisme qui ne cesse de gagner du terrain depuis les années 1970, selon les explications de Laënnec Hurbon, dans Les religions et le tremblement de terre, paru dans la revue Conjonction.

« En somme, on peut se demander si le vaudouisant n’a pas été plutôt désemparé devant la catastrophe à laquelle son système de croyances ne peut lui donner une explication rigoureuse, ou en tout cas satisfaisante. C’est peut-être pour cela que le vaudou est tolérant, ouvert à d’autres systèmes religieux et culturels au point de pouvoir intégrer maints éléments de ces systèmes, comme on l’observe pour l’utilisation des saints du catholicisme comme support aux divinités africaines », écrit le chercheur, soulignant que les temples vaudou ont ouvert leurs portes à l’Église de scientologie, arrivée dans la capitale seulement neuf jours après le séisme…

« Il n’y a aucun doute que nous disposons là d’un indice d’une religiosité à fleur de peau facilement exploitable dans un contexte du chaos provoqué par le séisme du 12 janvier. Il n’est pas inutile maintenant d’entreprendre quelques interrogations aux niveaux anthropologique et politique sur les enjeux de ce qui paraît être un emballement des religions en Ayiti depuis le tremblement de terre »…

Pas étonnant, considérant tout cela, que Martelly ait chantonné la fin de son discours d’assermentation sur des airs populaires et religieux le 14 mai dernier. Reste maintenant à voir quel saint homme pourra satisfaire les attentes du peuple, du président et de membres d’INITE pour le poste de premier ministre…

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Un professeur de l’université qui dispensait le cours «Religion et modernité» m’a envoyé un courriel sur ma boîte personnelle aujourd’hui – sortez la petite chaise et les grains de maïs. Elle voulait urgemment me parler sur Skype, à mon grand étonnement puisque je n’avais pas, à l’époque, daigné remettre le travail final – la mention « incomplet » figure d’ailleurs toujours à mon relevé de notes.. Moi qui avais eu la brillante idée d’unir économie et religion pour mon travail synthèse, en réfléchissant surtout au phénomène économique des « superchurches » organisées en villages quasi-indépendants aux États-Unis entre autres, je suis maintenant persuadée que je pourrais demander à un ougan de transformer ma note A+ – ou en D-, c’est selon – si je me mettais à réfléchir à la coexistence de la religion et de la modernité…