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jeudi 13 octobre 2011

Avoir un gouvernement...

Le premier ministre Gary Conille en est presqu'officiellement un. Il a présenté aujourd'hui son cabinet ministériel et sa politique générale au Sénat.. qui lui posera des questions sur ces contenus toute la nuit avant de voter officiellement pour ou contre l'orientation qu'il souhaite donner au gouvernement. Après quoi viendra, si Dieu le veut, le tour de la Chambre de parlementaires.

Les propositions du Dr Conille, qui a difficilement été ratifié par le vote technique de la semaine dernière au Grand corps [malade] (17 pour, 3 contres et 9 abstentions) après avoir joui de l'unanimité à la Chambre basse, sont en effet encore à cette heure débattues.

Cinq mois de jeux de coulisse et de joutes oratoires après l'assermentation du président Martelly, le gouvernement ressemblerait donc à cette liste, que je me permets de reproduire, même si elle n'est qu'officieusement officielle, et non encore publiée dans Le Moniteur, l'organe officiel du gouvernement s'il en est et dont les textes ont, semble-t-il, «force» de loi :
  • Thierry Mayard-Paul : Ministres de l’Intérieur, des Collectivités territoriales et de la défense (chef du cabinet Martelly)
  • Laurent Lamothe : Ministre des Affaires étrangères et des Cultes (équipe Martelly)
  • Lemercier George : Ministre de l’Économie et des Finances
  • Wilson Laleau : Ministre du Commerce et de l’Industrie (équipe Martelly)
  • Florence D. Guillaume : Ministre de la Santé publique (proche de la première dame)
  • Josué Pierre-Louis : Ministre de la Justice (équipe Martelly)
  • Réginald Paul : Ministre de l’Éducation nationale
  • Hébert Docteur : Ministre de l’Agriculture
  • Jacques Rousseau : Ministre des Travaux publics et de l’Energie
  • Stéphanie Villedrouin : Ministre du tourisme
  • Joseph Ronald Toussaint : Ministre de l’Environnement (choix INITE)
  • François Michel Lafaille : Ministre des Affaires sociales (choix du G16)
  • Yanick Mezil : Ministre à la Condition féminine
  • René Jean Robert : Ministre de la Jeunesse et des sports (choix AAA)
  • Choiseul Henriquez : Ministre de la Culture (choix INITE)
  • Ralph Ricardo Théano : Chargé des Relations avec Parlement (équipe Martelly)
  • Garry Conille : Ministre de la Planification
Il est à noter que tous les ministères opérationnels sous l'administration précédente sont conservés. Et que le Dr Conille cumulerait les postes de Premier ministre et de Ministre de la planification et de la coopération externe.

Pour ce qui est de la politique générale, si on en a la patience, il est possible de lire le document de 93 — ou 97 pages, ce n'est pas clair! — en quatre parties publiées sur le site Haïti libre ici, ici, ici, et ici.

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Le bouillant sénateur Steven Benoît vient de lâcher le micro après une prestation toute en gesticulations et en cris — mais en Créole. La parole revient maintenant à Gary Conille, qui prend des notes pour répondre aux sénateurs qui se présentent par à-coups de trois à la suite. Belle occasion pour aller dormir...

On vous tient au courant demain...

jeudi 14 juillet 2011

V-turn

11h30-minuit, après un repas bien dansant dans un restaurant de Pétionville. En voiture vers la maison avec ma mère ayisienne, nous croisons une petite chaise en paille tressée à un carrefour. «Ho, ho», dit-elle stressée et méfiante, avant de rebrousser chemin sans fournir de plus amples explications. Son faciès est grave, elle semble turlupinée. Mais elle ne veut pas parler, elle essaie d’oublier. Ou de se faire oublier…

Petite sœur, qui suit dans une autre voiture et apprend gentiment à conduire avec paternel – qui me fournira plus tard les explications les plus amples – , obtempère aussi. Double U-turn dans les rues crasseuses de Port-au-Prince, où une petite chaise en paille toute neuve provoque les changements de direction. Pas question de franchir ce carrefour maudit pour elle non plus.

Nous venons de croiser Papa Legba, le maître vaudou des carrefours et des chemins. Ou plutôt un message qui lui est adressé sous forme de la sollicitation rituelle d’un ounsi (un initié) par un croyant pour que Papa Legba, ce vieillard boitant qui fume la pipe et qui garde la frontière entre le monde des humains et le monde surnaturel – littéralement le St-Pierre des vaudouisants –, rappelle le lwa (l’esprit, le mauvais sort, la force invisible) qui s’est abattu sur la vie du croyant et qui lui cause lambdas tracas.

Tracas comme une perte d’emploi, des ennuis de santé, une querelle avec un voisin ou un ami, une mauvaise récolte, etc. Un événement qui arrive au gré de la trivialité de la vie quotidienne et auquel on attribue la symbolique des divinités de la vie ayisienne.

La petite chaise est l’aboutissement d’un long processus de renvoi. On aura sollicité un ougan (un prêtre vaudou) pour un mal x. Il aura édicté une série d’actions, plus ou moins onéreuses les unes que les autres et selon la nature du mal qui nous ronge, à mener avec un pointillisme scrupuleux étudié au quart de tour. Déposer trois grains de maïs par-ci, assister et participer à une cérémonie dans un péristyle (partie publique du temple où ont lieu les cérémonies vaudou), déposer une offrande auprès du troisième mapou (arbre sacré, résidence des lwas guédé, les esprits de la mort) du rang quatre, acheter un bouquet de telle fleurs, à telle date et le laisser filer sur une eau calme et finalement, déposer une petite chaise en paille tressée au milieu d’un carrefour à quatre têtes (à quatre voies) à une heure bien précise. Et vous m’avez vue venir, si le mal persiste, c’est que l’une des étapes a mal été conduite. Et qu’il faut reprendre le processus du début sous peine de laisser les esprits errer vers des cieux bien plus graves…

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Dans un article sociologique un peu daté mais encore très cité dans le domaine de l’étude des religions et des syncrétismes, Laënnec Hurbon illustre la complexité des liens entre la sorcellerie et les pouvoirs politiques et économiques en Ayiti. Sorcellerie et pouvoir en Haïti, publié en 1979, se penche effectivement sur la recrudescence des fraternités de sorciers observée par Hurbon et ses informateurs de l’époque et le signe, selon lui, d’une «rupture entre le système culturel traditionnel et la nouvelle situation politico-économique dans le pays».

Il faut se rappeler que si le règne des Duvalier avait miraculeusement réussi à assurer une certaine stabilité aux masses silencieuses et dociles malgré la répression jusqu’à la fin des années 1970, la situation politico-économique allait effectivement se dégradant et les ayisiens ne savaient alors plus vraiment à quel saint se vouer – ils ont par ailleurs déterré la sépulture de Papa Doc – qui n’a jamais hésité à détourner la symbolique vaudou à son avantage – et battu ses restes lors de la chute de son fils en 1986.

Selon l’argumentaire d’Hurbon, le pouvoir, tout autant politique que vaudou, quand ce n’est pas leur deux à la fois, rendrait le peuple doublement vulnérable. Effrayé de part et d’autre des sphères confondues de la vie publique et de la vie privée ayisiennes.

«Ce qui nous est indiqué ici, ce n’est pas simplement une impuissance politique qui proviendrait du seul fait qu’on est inscrit dans le champ du vaudou. Ce serait alors tenir le vaudou pour un ordre purement idéologique, dont l’individu pourrait éventuellement se passer. Le vaudou est d’abord un ordre symbolique; à ce titre, il est intimement lié au mode de constitution de la personnalité. (…) C’est à tous les niveaux de la vie quotidienne que l’impuissance est ressentie. Plus qu’une fêlure, un éclatement du système culturel traditionnel se donne à lire dans cette recrudescence de la sorcellerie. Un soupçon généralisé est là. Les règles du jeu sont faussées. Mais un nouveau langage sera-t-il possible sur la table rase de l’ancien? Il est certain, en tout cas, qu’une conscientisation politique des masses qui passe à côté de la problématique du symbolique, ou plus précisément de la crise de l’ordre symbolique, a peu de chance de s’effectuer avec succès,» écrivait Hurbon, sept ans avant la chute de Bébé Doc et son exil en France.

Bref, en Ayiti, que l’on croit ou que l’on ne croit pas, et jusqu’à ce jour, on craint. Le pouvoir du monde des humains et le pouvoir du monde surnaturel.

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Bien des gens ont essayé d’instrumentaliser la religion et son symbolisme – vaudou ou autre – à leur profit politique depuis la chute des Duvalier. Aristide l’avait bien compris et sa récupération de la «théologie de la libération» l’aura porté au pouvoir une première fois en 1991. En 2003, il devait même céder un peu de terrain aux vaudouisants, reconnaissant la religion vaudou par voie juridique à l’occasion d’un arrêt ministériel (http://www.haiticulture.ch/haiti_decret_vodou_religion.html).

Cela a bien entendu été balayé par l’arrivée des troupes de la MINUSTAH en 2004, même si les vaudouisants ont toujours essayé de gagner un peu plus de terrain depuis, notamment en proposant un « avant projet de loi » sur la religion vaudou en Ayiti (http://www.vodouhaiti.org/projet-loi/chapitre1.html) pour asseoir leurs pouvoirs – allant même jusqu’à réclamer l’octroi de passeports diplomatiques pour les membres dignitaires des autorités officielles reconnues… (Article 72 d’un projet de loi demeuré lettre morte depuis).

Le découpage des «Départements ministériels», avec attributions et autres pouvoirs, remonte par ailleurs à 1924. Le «Ministère des Cultes» a depuis subi de nombreuses mutations et est aujourd’hui sous la responsabilité d’un seul homme, qui assume à la fois le poste de Ministre des «Affaires étrangères»…et des «Cultes»… peu importe son allégeance. (http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=44560)

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Ceci n’expliquant pas toujours parfaitement cela, le séisme du 12 janvier a créé un espèce de rebrassage des cartes religieuses. Le vaudou en a été une des grandes victimes (avec le catholicisme), surtout à Port-au-Prince, au profit d’un pentecôtisme qui ne cesse de gagner du terrain depuis les années 1970, selon les explications de Laënnec Hurbon, dans Les religions et le tremblement de terre, paru dans la revue Conjonction.

« En somme, on peut se demander si le vaudouisant n’a pas été plutôt désemparé devant la catastrophe à laquelle son système de croyances ne peut lui donner une explication rigoureuse, ou en tout cas satisfaisante. C’est peut-être pour cela que le vaudou est tolérant, ouvert à d’autres systèmes religieux et culturels au point de pouvoir intégrer maints éléments de ces systèmes, comme on l’observe pour l’utilisation des saints du catholicisme comme support aux divinités africaines », écrit le chercheur, soulignant que les temples vaudou ont ouvert leurs portes à l’Église de scientologie, arrivée dans la capitale seulement neuf jours après le séisme…

« Il n’y a aucun doute que nous disposons là d’un indice d’une religiosité à fleur de peau facilement exploitable dans un contexte du chaos provoqué par le séisme du 12 janvier. Il n’est pas inutile maintenant d’entreprendre quelques interrogations aux niveaux anthropologique et politique sur les enjeux de ce qui paraît être un emballement des religions en Ayiti depuis le tremblement de terre »…

Pas étonnant, considérant tout cela, que Martelly ait chantonné la fin de son discours d’assermentation sur des airs populaires et religieux le 14 mai dernier. Reste maintenant à voir quel saint homme pourra satisfaire les attentes du peuple, du président et de membres d’INITE pour le poste de premier ministre…

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Un professeur de l’université qui dispensait le cours «Religion et modernité» m’a envoyé un courriel sur ma boîte personnelle aujourd’hui – sortez la petite chaise et les grains de maïs. Elle voulait urgemment me parler sur Skype, à mon grand étonnement puisque je n’avais pas, à l’époque, daigné remettre le travail final – la mention « incomplet » figure d’ailleurs toujours à mon relevé de notes.. Moi qui avais eu la brillante idée d’unir économie et religion pour mon travail synthèse, en réfléchissant surtout au phénomène économique des « superchurches » organisées en villages quasi-indépendants aux États-Unis entre autres, je suis maintenant persuadée que je pourrais demander à un ougan de transformer ma note A+ – ou en D-, c’est selon – si je me mettais à réfléchir à la coexistence de la religion et de la modernité…

dimanche 3 avril 2011

Les empêcheurs-de-tourner-en-ronds-de-cuir

Le Palais national, symbole de tous les excès, écroulé sur lui-même
Ça a été un dure semaine pour l'édifice de la démocratie ayisienne — pour autant qu'elle existe — auquel on a encore retiré une pierre. La machine politique est ici une machine mangeuse d'hommes, qui pour assurer sa survie et la prolongation de son pouvoir, de ses privilèges et l'engraissement de son portefeuille, n'hésite pas à faire rouler les têtes brûlées, celles qui croient encore au devoir de représentativité envers le peuple et à son bien-être. «Gran nèg se leta.» Un peu comme si on donnait à Pier Karl Péladeau le loisir de diriger le Québec au moyen de nos institutions politiques — ce qu'il fait déjà amplement par des moyens détournés, s'entend.

Cette classe politique cannibale et auto-regénératrice n'a pas aimé l'insubordination de l'un de ses éléments les plus courageux. De ceux qui n'hésitent pas à dire tout haut ce que tous pensent tout bas. De ceux qui s'évertuaient depuis des années à remonter le courant pour mettre sous le nez des décideurs l'absurde non-sens de leurs actions calculées avec les mauvaises variables — dépendemment du point de vue.

Car comme l'un de mes collègue le dit si bien, il ne faut pas analyser la situation en considérant le désordre apparent de la société ayisienne. Tout est au contraire très bien organisé et ordonné. Seulement, tout est organisé en fonction des privilégiés, des plus nantis, de ceux qui ne parlent pas trop fort et qui font ce qu'on attend d'eux — rien qui n'irait à l'encontre de l'ordre établi. Et ils ont, chacun à leur manière depuis 1804, réussi un tour de force en faisant croire qu'ils travaillaient dans l'intérêt du peuple. Les graffitis proclamant «bon retou» aux deux «ex» fraîchement revenus au pays en faisant foi...

Comme si la dictature, le code noir et le spectre des tontons macoutes hantaient toujours les esprits. «Konstitisyon se papye, bayonèt se fè.» Et cette baïonnette métaphorique empêche la confiance envers l'autre, le rassemblement du peuple autour d'intérêts communs, voire toute mobilisation citoyenne. Ces citoyens ont perdu l'illusion d'un système étatique qui les représenterait sans se dissimuler derrière un masque qui cache vanité et égoïsme. Chacun pour soi, ils continuent de croire en Dieu dur comme père, mais devant la chose politique, ils ont abandonné le combat. C'est donc dans l'ordre qu'il faudrait foutre le bordel pour que les choses avancent un peu!

Car pour l'instant, «lajan fè chen danse», comme dit le proverbe. Et les mieux intentionnés finissent par se faire piquer à force de donner des coups de pied dans le nid des guêpes mégalomanes...