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samedi 3 décembre 2011

Écrits violents

Une amie m'envoie un courriel cette semaine. Un rien du tout, une petite question innocente qui a l'air de rien.. «Qu'est-ce que t'en penses?», écrit-elle, en joignant un lien vers une analyse du Council on Hemespheric Affairs intitulée The "Enforcers": MINUSTAH and the Culture of Violence in Port-au-Prince. L'analyse de Courtney Frantz, publiée ce 28 novembre, défend une thèse anti-MINUSTAH en déployant un argumentaire à saveur de théorie du complot et en énumérant une série d'événements peu reluisants impliquant la force de l'ONU... en ne montrant qu'un seul côté de la médaille.

«Heille, c'est une question compliquée — même si elle tient en peu de mots — que tu me poses là...» Ma réponse sera évidemment verbeuse. Tu pourras réagir si le coeur t'en dit.. Voilà : 

Pour l'article, je ne sais pas trop ce que j'en pense.. En fait si.. Au fil de la lecture, certaines notions de la conférence d'André Corten, politologue et prof à l'UQAM, chercheur à l'IRD, — il vient de rééditer une version actualisée et augmentée de L'État faible : Haïti/République dominicaine et était de passage à Port-au-Prince la semaine dernière — me revenaient constamment en tête.

Au premier chef desquelles cette notion de violence. Corten expliquait assez justement la violence de la société haïtienne elle-même. Pas nécessairement en termes de criminalité ou d'actes violents — le taux d'homicides est d'ailleurs plus faible que chez le voisin et que dans plusieurs pays des Caraïbes/de l'Amérique latine, et si tu veux mon avis, la notion d'insécurité est probablement un peu surmédiatisée dans le cas d'Ayiti, le problème résidant davantage dans une justice aléatoire, monnayable et à géométrie variable qui envoie des messages contradictoires et qui rend difficile la lecture de différentes situations/réactions —, mais plutôt en termes socio-politiques. Lire l'incapacité, voire le manque de volonté de l'État et de la classe dirigeante à articuler un projet social qui tiendrait compte de la majorité, qui écouterait ce qu'elle a à dire, qui s'arrangerait pour définir des réponses réalistes à des demandes légitimes formulées par la population. Bref, l'absence de lien/tissu/ciment social/contrat social, le désoeuvrement d'une population abandonnée à elle-même et où pullulent les laissés-pour-compte (en termes d'éducation, d'accès aux services de base, au travail, à la dignité, etc.) et qui résultent en un manque de confiance généralisé dans les relations citoyen-citoyen, citoyen-État, citoyen-institutions, citoyen-communauté internationale, État-institutions, État-communauté internationale, institutions-communauté internationale and on, and on, and on. Nous sommes donc en présence d'une culture et d'un imaginaire de méfiance. «Il ne faut jamais faire confiance à un Ayisien», répètent souvent les Ayisiens eux-mêmes...

Fait cocasse, après l'intervention des conférenciers — Corten était flanqué de Laënnec Hurbon (théologicien et sociologue, directeur de recherche au CNRS et prof à l'Université Quisqueya), Sabine Manigat (la fille de Leslie, mais pas de Mirlande, intellectuelle haïtienne) et de Guy Alexandre (ancien ambassadeur d'Haïti en République dominicaine) — une période de questions était prévue. «C'est là que le party commence», ai-je murmuré au collègue qui m'accompagnait, connaissant la propension des Ayisiens pour la fierté nationale émotive, leur esprit d'éditorialistes contestataires, et leur manie de présenter leur point de vue en long et en large, haut et fort, sans nécessairement qu'il soit fondé sur une base argumentaire solide. Par des interventions majoritairement provocatrices et tentant de pourfendre les propos des quatre penseurs, ils ont ironiquement fourni une démonstration étoffée de ce que défendaient les conférenciers, de cette idée de violence de la société ayisienne...

Mais pour revenir au texte, je pense que c'est un point de vue. Un point de vue qui se vaut, certes, toute chose étant relative, mais un point de vue qui n'est pas très nuancé et qui est critiquable au point de vue de l'honnêteté intellectuelle. Je veux dire, que l'auteur est clairement contre la présence de la MINUSTAH. Mais il ne propose pas grand chose en termes de solutions alternatives.. Et la réalité, c'est qu'avec la faible capacité de l'État ayisien à lever des impôts — environ 60% du budget national provient de l'extérieur —, il est permis de s'interroger sur sa capacité à entretenir une institution aussi budgétivore que l'armée — ou encore une force policière efficace et non corrompue — pour assurer la sécurité sans couper dans les maigres services qu'il procure à la population. À moins qu'on ne compte encore davantage sur la communauté internationale pour l'offre des autres services? L'indépendance et la souveraineté nationales, je veux bien, mais encore faut-il avoir les moyens de ses ambitions, être conséquent dans sa définition des priorités et surtout dans ses actions. CQFD...

La solution de l'armée, puisqu'on en parle — elle est à l'étude en ce moment, Martelly ayant confié la réflexion à une commission civile qui a jusqu'au 1er janvier pour se prononcer sur la pertinence, et le cas échéant sur le calendrier de mise en oeuvre, la mission et la philosophie d'une éventuelle force armée en Ayiti — éveille aussi dans le contexte les fantômes d'une institution qui a historiquement été le véhicule de la répression, du glissement de l'intérêt public vers des intérêts particuliers.. Et admettons que Martelly soit bien intentionné. Que cette armée soit fonctionnelle, transparente, objective, qu'elle contribue réellement à la protection de la population et puisse agir en remplacement de la MINUSTAH. Admettons. Se pose toujours la question de la continuité politique d'une telle décision/responsabilité. Ce qui rejoint un autre argument soulevé lors de la conférence de Corten, à savoir la tradition de «gouvernement des hommes» en Ayiti, par opposition au «gouvernement du peuple» — bien que cette idée soit elle-même discutable, je le concède.

Ça soulève une autre question en lien avec le texte que tu m'as envoyé. Est-ce que les exactions, les violences, les violations des droits de l'Homme, sont plus justifiables si commises par des «nationaux»? Attends avant de me lancer des roches, je sais que c'est une question délicate et polémique. Dans ma petite tête, ces exactions/violations ne sont bien évidemment justifiables en aucun cas. Mais Ayiti n'a pas encore d'étoiles dans son cahier au chapitre des droits de l'homme... Bien sûr, la MINUSTAH, en tant qu'entité exogène sensée amener la «stabilité» ne devrait pas être un agent déstabilisateur. Elle reste toutefois une organisation faite d'hommes dotés d'un jugement qui leur est propre, ce qui ne les soustrait pas pourtant au regard que les Ayisiens posent sur eux en tant qu'individus identifiés à un groupe.. Idéalement, la MINUSTAH répondrait de ses actes — et de ceux de ses représentants — en cessant de se cacher derrière les masques des relations publiques et de la diplomatie. Mais l'analyse de M. Frantz occulte certains faits. Il faudrait peut-être poser la question que je pose aux gens compétents qui ont perdu leur travail au sein de l'administration publique parce qu'un certain Aristide avait décidé que les institutions publiques — les ministères, les hôpitaux, les écoles, les universités, etc. — devaient être gouvernées par le bon peuple — même si inexpérimenté — qui s'est empressé de répéter ce qu'il reprochait aux gens qu'il venait de virer, ou encore à ceux qui ont senti leur vie menacée et ont été «forcés» d'émigrer...

Tout ça pour dire que je trouve la question soulevée dans le texte — la question des relations entre le «peuple» et la MINUSTAH et surtout celle des bénéfices apportés par cette dernière — un peu mal posée. Je veux dire qu'il manque des éléments de contexte — la relation entre le «peuple» et l'État, notamment, ou celle des bénéfices apportés par ce dernier... La MINUSTAH a été instaurée en 2004 en réponse à des violations explicites des «droits de l'Homme, en particulier à l'encontre des populations civiles». Dans le meilleur des mondes, la question ne se serait pas posée si l'État avait été en mesure de prévenir de telles violences, voire s'il n'avait pas provoqué leur éclosion. Et je ne suis pas certaine qu'il serait en mesure de le faire aujourd'hui — de «mettre fin à l'impunité», pour reprendre les termes de la résolution 1542 du Conseil de sécurité. C'est une question complexe, qui est souvent traitée de façon émotionnelle et en surface et à laquelle il n'y a pas de solution clé en main. Est-ce que ça serait mieux sans? Ou à l'inverse, est-ce que ça pourrait être pire? Est-ce que la MINUSTAH est vraiment là pour répondre à une menace à la sécurité internationale ou pour répondre à une menace d'Ayiti contre elle-même? Je ne sais pas... Si quelqu'un sait, qu'il lève la main droite et dise «je l'jure».. et surtout, qu'il le démontre!

jeudi 9 juin 2011

Déshabiller Jean-Baptiste pour habiller Kevin

Le groupe de défense de la transparence Wikileaks a récemment remis à l'hebdomadaire Haïti Liberté plus de 1 918 câbles diplomatiques sur les relations entre les États-Unis et Ayiti s'échelonnant entre le 17 avril 2003 et le 28 février 2010. Y passent donc les périodes du coup d'État contre Aristide en février 2004, du règne de Préval — habile danseur en termes de politique étrangère entre les intérêts des États-Unis et ceux du Venezuela —, ainsi que les premiers instants après le tremblement de terre du 12 janvier 2010. Et ce qui en ressort n'a rien de beau : on peut entre autres dresser un «portrait extraordinaire de la gestion agressive de Washington à l'égard de la première nation souveraine de l'Amérique latine — et de ses tactiques sans merci pour protéger les intérêts économiques américains en Ayiti», selon les propos du magazine The Nation, le partenaire anglophone de Haïti Liberté dans la diffusion des informations ayant trait au coulage d'information de Wikileaks.

Prenons un dossier, pour exemple — parce qu'il y en a plusieurs. Juin 2009. Le Parlement ayisien adopte à l'unanimité une mesure qui doit faire augmenter le salaire minimum — alors de 70 gourdes par jour (1,75$, ou 22 sous de l'heure) — des travailleurs ayisiens à 5$ par jour, soit 62 sous de l'heure. La mesure est évidemment accueillie favorablement par la population, alors qu'une étude publiée l'année précédente par le Worker Rights Consortium établissait qu'il fallait à une famille ouvrière moyenne composé d'un travailleur et de deux dépendants, pour assurer ses frais de subsistance minimaux, 550 gourdes (13,75$) par jour.

Les propriétaires des usines d'assemblage du secteur ayisien exécutant des contrats pour Hanes, Fruit of the Loom, Levi's — appelons-les la petite bourgeoisie du tissu —, encouragés par le Département d'État américain, se sont cependant fortement mobilisés pour bloquer cette mesure destinée à améliorer, voire à rendre minimalement tolérable, le sort des travailleurs les moins bien rémunérés du continent, ont révélé les câbles diffusés par Wikileaks. Ils étaient prêts à consentir à une augmentation de 9 sous de l'heure, mais pas plus!

«Un engagement plus visible et plus actif de la part de Préval peut s’avérer crucial pour régler la question du salaire minimum et les protestations qui en ‘découleront’ – au risque de voir l’environnement politique échapper à tout contrôle », mettait en garde l’ambassadrice des É.-U., Janet Sanderson, dans un câble envoyé à Washington le 10 juin 2009.

Encouragés par le Département d'État américain donc, la petite bourgeoisie du tissu aurait poussé la machine pour effectuer un plaidoyer auprès du président René Préval, ainsi qu'auprès de plus de 40 autres membres du Parlement et d'autres partis politiques, effectuant  la sale besogne des Américains qui gardaient ainsi les mains propres.. et la mainmise sur les profits rappatriés par leurs géants du vêtement rendus possibles grâce à un réseau de sweatshops à proximité de la maison...  

Deux mois plus tard, en août 2009, la stratégie portait ses fruits. Le président Préval négociait avec le Parlement pour finalement établir un salaire minimum à deux niveaux : 125 gourdes (3,13 $) par jour pour l'industrie du textile et 200 gourdes (5 $) par jour pour tous les autres secteurs industriels et commerciaux...

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Comment expliquer l'aplaventrisme de la petite bourgeoisie du tissu devant les bonzes du lobbyisme de coulisse américains dans ce dossier, alors que d'autres câbles diplomatiques révèlent que la mesure sur l'augmentation du salaire minimum avait, en plus de sa popularité au sein du peuple ayisien, des appuis d'une majorité du secteur privé évoluant dans d'autres industries? L'équation est assez simple.

En 2006, le Congrès américain a adopté le projet de loi HOPE (Haitian Hemispheric Opportunity Through Partnership Encouragement) accordant aux manufactures de la zone d’assemblage d’Ayiti des incitatifs commerciaux préférentiels. Suivi deux ans plus tard par le projet de loi HOPE II, qui approfondissait ces incitatifs — en même temps que la dépendance de l'industrie ayisienne —, notamment par l'assistance technique et les programmes de formation de l'USAID — qui elle paie ses employés en dollars américains...

Le chargé d'Affaires de Washington affirmait entre autres, dans un câble confidentiel du 17 juillet 2009, que «des études financées par l’Association haïtienne de l’Industrie (ADIH) et l’USAID, visant l’impact de la multiplication par un facteur de près de trois du salaire minimum dans le secteur du textile, démontrent qu’un salaire minimum de 22 gourdes haïtiennes rendrait le secteur non viable économiquement et, par conséquent, forcerait les usines à fermer».

Les Américains avaient donc non seulement le monopole du capital, mais aussi de l'information — pas nécessairement distribuée également selon un communiqué de presse de la Plateforme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif datant d'octobre 2009 : «Chaque fois que la question du salaire minimum a été abordée, [la bourgeoisie de la zone d’assemblage d’Haïti en] ADIH a tenté d’effrayer le gouvernement, disant que l’augmentation du salaire minimum signifierait la fermeture certaine et immédiate de l’industrie en Haïti et causerait une perte soudaine d’emplois. Dans un cas comme dans l’autre, c’était un mensonge.»

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Un article du Columbia Journalism Review, la publication critique des gradués en journalisme de l'Université Columbia a fait un calcul intéressant basé sur le nombre d'employés ayisiens de la compagnie Hanes et de ses profits de l'année 2010 : «As of last year Hanes had 3,200 Haitians making t-shirts for it. Paying each of them two bucks a day more would cost it about $1.6 million a year. Hanesbrands Incorporated made $211 million on $4.3 billion in sales last year, and presumably it would pass on at least some of its higher labor costs to consumers.»
Y'a des fois où les gens doivent avoir l'impression de se faire fourrer avant même d'avoir ôté leurs sous-vêtements... Cette fois-ci, cependant, ce sont encore les États-Unis qui se font prendre les culottes baissées. Mais pour ce que ça risque de changer dans la dynamique de couple...

dimanche 15 mai 2011

Chanter un pays

Ça y est. Le peuple ayisien a un nouveau président. Et un président bien à lui, différent des cinquante-cinq autres qui l'ont précédé, si on se fie à Michel Martelly, alias Sweet Micky, alias Tèt kale, qui a parlé de changement — il n'a malheureusement pas inventé la formule — et de reconstruire un pays main dans la main avec le peuple, à qui il promet la sécurité, l'ordre, la justice, la transparence et la bonne gouvernance.

«Je vous ai dit de me faire confiance. Et vous pouvez me faire confiance. [...] Main dans la main, épaule contre épaule, nous allons changer Ayiti, refaire ce pays, lui redonner une image», a-t-il dit lors de son premier discours à la nation livré après son investiture ce samedi, avant de passer une sorte de contrat social avec la population. «Sous ma présidence, l'obligation de l'État sera de servir le peuple ayisien. L'obligation du citoyen sera de remplir son devoir civique : payer ses taxes pour qu'il puisse trouver les services que l'État lui doit.»

Si ce discours peut paraître bancal du point de vue occidental, habitués que nous sommes à ce que l'État soit redevable envers ses citoyens et vice-versa, il marquera bel et bien, s'il se concrétise ici — pays de l'économie informelle, du petit négoce au noir et où l'on vivote dans un chacun pour soi justifié par la faim — le changement. Le défi que compte relever Martelly, qui s'adresse toujours à la foule avec une fougue et une détermination déconcertantes ce qui lui vaut en retour une admiration sans borne et une capacité de mobilisation sans égal, est donc d'une envergure difficile à mesurer.

Celui qui a promis de rendre l'école non seulement gratuite, mais obligatoire — alors qu'un proportion alarmante de la population ne sait ni lire, ni écrire, mais sait assez compter pour se rendre compte que les ressources financières, infrastructurelles et humaines sont insuffisantes pour offrir une éducation de qualité à tous — devra faire face à de nombreuses embûches sur le chemin de la réussite. 

Il devra notamment apprendre à louvoyer sur le terrain politique ayisien, un terrain glissant s'il en est, où s'avalent les couleuvres plus rapidement que ne mettent de temps à fleurir les roses. À ce chapitre, Martelly devra conjuguer avec l'opposition, à qui reviendra entre autres le choix du premier ministre, mais qui pourra également bloquer les idées innovantes du président idéaliste, tantôt au Sénat, tantôt à la Chambre des représentants.

Sur les terrains social et économique, les défis sont d'une ampleur que permet de mesurer la reconstruction du pays qui tarde encore à se manifester alors que des millions de déplacés qui ont tout perdu de ce petit rien qu'ils possédaient vivent encore sous des tentes, à la merci des intempéries et dans la proximité la plus nauséabonde. L'école gratuite et obligatoire peut certes sembler tentante, mais les observateurs ont bien hâte de voir où le nouveau président ira puiser les ressources nécessaires...  Les secteurs environnemental et agricole — ce dernier qui avait connu une rare amélioration avant le séisme de janvier 2010 — voudront également leur part du gâteau. Et on ne parle même pas des infrastructures sanitaires, des routes, du système de transport défaillant et totalement désorganisé, ou encore du manque cruel de travail.

Sur le terrain international, Martelly aura finalement du pain sur la planche s'il désire vraiment changer l'image que renvoie son pays à l'étranger et installer l'ordre, la justice, la sécurité, la transparence et la bonne gouvernance, comme il l'a dit lors de son allocution de samedi. Afin d'attirer les investissements directs étrangers susceptibles de contribuer au développement de son pays, Martelly devra aussi voir aux contraintes administratives et tarifaires qui contribuent pour l'instant à désenchanter tout entrepreneur désireux de venir mener des affaires dans la perle des Antilles. Finalement, Tèt kale aura à tenir tête, justement, à d'innombrables pressions quant à l'administration de l'aide internationale et des milliards promis à Ayiti pour la reconstruction, une bonne partie desquels se fait toujours attendre...

***

Si Sweet Michel a porté des lunettes roses tout au long de la campagne et depuis sa consécration, le vrai travail commence maintenant. Et le peuple espère qu'il durera plus longtemps que mettent les roses à faner. «Ayiti nou pat vle wè-a» (l'Ayiti que vous ne voulez pas voir), a lancé Martelly, sur un air évangélique connu de tous, au terme de son discours. Et la foule de lui répondre en coeur : «Se sa nou pral wè!» (C'est ce que vous allez voir!)

C'est ce que nous allons voir, oui.

jeudi 5 mai 2011

The Christ isn't always right

L'avion de Miami à Port-au-Prince ressemble à un arc-en-ciel. Des groupes compacts et colorés de jeunes et de vieux venus changer le monde avec les meilleures intentions. Mais aussi avec une foi aveugle qui se rapproche de la naïveté. Et la foi porte des t-shirts cheap.

Ils sont tous là, un peu fébriles à l'idée d'être envoyés par Jesus-Christ-Alleluia lui-même pour aider leur prochain. Ils portent des chandails bleus, oranges, verts, roses, à l'effigie de leur confession. Des chandails qui les identifient clairement — et dans la lignée du mauvais goût vestimentaire! — au troupeau de brebis égarées auquel ils appartiennent. Ils viennent construire une école, un puits, apporter des médicaments ou d'autres vêtements de seconde main amassés par leur église pour ceux qui sont dans le besoin.

Et ils repartent une semaine plus tard avec le sentiment d'avoir changé le monde. Sans vraiment savoir si ces écoles disposeront des ressources nécessaires à leur bon fonctionnement — des chaises, des bureaux, des crayons, du papier, des livres, une autre source de lumière que Jésus... Sans vraiment savoir non plus si un professeur compétent pourra dispenser des enseignements — autres que religieux — à des enfants dont les parents n'ont souvent pas les moyens de payer les frais de scolarité. Et le professeur, c'est votre église qui lui versera un salaire?

Et semblerait que les Américains ne soient plus seuls à jouer la carte de la religion...

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En Ayiti, le séisme de janvier 2010 a donné lieu à un tsunami d'aide humanitaire. Dans la cohue, le nombre a devancé l'organisation cohérente de cette aide, ouvrant la porte à l'improvisation et à de nombreuses organisations sans expérience, plus ou moins bien intentionnées. Le Monde estimait par ailleurs leur nombre à plus d'un millier un an après le séisme. Et la faiblesse de l'État, qui doit théoriquement réguler cette aide mais qui dans les faits dit oui à tout, n'est pas sans contribuer à cette anarchie humanitaire.

«Si l'initiative est toujours louable, Haïti n'a pas besoin de trop d'aide, trop c'est comme pas assez et trop est synonyme de désorganisation, de manque de coordination. On se retrouve aujourd'hui avec une espèce de tour de Babel..», faisait récemment remarquer François Audet, Directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire, en entrevue à l'émission Tam Tam sur les ondes de Radio-Canada International.

En vertu de la Déclaration de Paris sur l'efficacité de l'aide humanitaire, les pays signataires se sont engagés à délier l'aide et à en réduire la conditionnalité, aide qui subit par ailleurs déjà plusieurs pressions politiques, notamment. Comme pour en rajouter, certaines organisations à vocation religieuse font cependant montre d'un prosélytisme mal placé, soulevant le questionnement éthique en regard de leur volonté réelle. «Ce n'est pas propre à Haïti. Et dans une perspective historique, il ne faut pas oublier qu'à une certaine époque, la coopération canadienne était orientée vers le missionnariat», poursuit François Audet, ajoutant que certaines organisations profitent de la vulnérabilité au niveau psychologique pour «faire du recrutement de membres, aller construire des églises». «On peut s'interroger sur la légitimité et le bien-fondé de cette présence-là. Dans le marketing de ces organisations, on procède toujours par une démarche très humanitaire : on va ramasser de l'argent, pour construire des puits, des écoles, mais derrière, il y a une logique religieuse, confessionnelle, importante.»

Le journal Rue Frontenac citait à ce propos M. Audet, auteur d'une étude sur le nouvelles tendances de l'humanitaire canadien parue en avril dans la revue Point de mire et stipulant que le «gouvernement Harper confi[e] un rôle grandissant aux groupes religieux dans l’aide humanitaire d’urgence financée par le Canada». Le nombre d'organisations chrétiennes faisant de l'humanitaire au nom du Canada aurait effectivement triplé depuis l'arrivée au pouvoir des Conservateurs en 2006. Des 28 agences canadiennes enregistrées au PAGER (Policy and Advocacy Group for Emergency Relief), comité ad hoc où siègent l'ACDI et un comité du ministère des Affaires étrangères pour des fins de coordination de l'aide canadienne, 15 font la promotion d'une religion, y apprend-on.

Si des organisations expériementées comme Médecins sans frontières, Oxfam, CARE ou la Croix-Rouge sont abonnées depuis longtemps, une dizaine d'organisations moins expérimentées ont rejoint les rangs du PAGER ces dernières années — dont le Comité central mennonite, le Confederation of Canadian Christian Schools, l’Agence de développement et de secours adventiste et l’Église presbytérienne du Canada.

«Avec cette dilution des professionnels canadiens de l’humanitaire, le PAGER semble avoir perdu sa raison d’être. D’un espace de dialogue entre experts pour débattre d’enjeux politiques et opérationnels, celui-ci est maintenant une « liste » des organisations pouvant bénéficier des fonds de l’ACDI.»

«Depuis quatre ou cinq ans, on a vu apparaître des amateurs dans l’aide humanitaire, des gens qui n’ont aucune expérience. C’est un retour en arrière. Le gouvernement canadien revient presque aux anciennes croisades», confiait François Audet à Rue Frontenac, soulignant toutefois, sans les nommer, le sérieux de certaines de ces agences confessionnelles, qui proviennent entre autres des Églises luthérienne, baptiste, adventiste, unie, réformée, mennonite et catholique. (La liste des organisations humanitaires privilégiées par le Canada est ici.)

«Les vrais professionnels de l’humanitaire se démobilisent», se navre François Audet dans Rue Frontenac, qui a plus d'une quinzaine d'années d'expérience derrière la cravate — en porte-t-il vraiment une?! — dans l'aide humanitaire. Il a notamment oeuvré pour la Croix-Rouge et pour CARE, avec qui il a effectué une centaine de missions à l'étranger. Ceux qui restent lancent un cri d'alarme. En espérant que leurs prières soient entendues...

***

Le rest of Canada vient de réélire Stephen Harper, porte-étendard de cette idéologie conservatrice qui compte notamment des députés créationnistes au sein de son équipe, comme le rapportait récemment Le Devoir, et qui ne cesse de faire pencher la politique étrangère canadienne vers la droite — religieuse et économique. La province de Québec a quant à elle remisé son gaminet bleu-bloc dans sa garde-robe pour revêtir son t-shirt orange dans une tentative désespérée et historique de faire contrepoids à ces fous de Dieu — entre autres, les enjeux politiques divisant le Québec du ROC étant protéiformes. Jouissant de la majorité, le gouvernement conservateur a cependant quatre à cinq ans pour continuer à envoyer des crucifix sauver des vies à l'étranger...

Amen.

dimanche 17 avril 2011

Jacmel la magnifique

J'dis ça, mais il fait noir... Nous avons heurté un peu de trafic à Carrefour, en sortant de Port-au-Prince. Une route bloquée. Des fatras qui brûlent. Personne pour les ramasser. De quoi protester... Dans la voiture, l'humeur était plus ou moins bon enfant. Jusqu'à la plage, qui a su remettre tout le monde sur la route du sourire.

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Sur la route de Jacmel, on croise Léogâne, épicentre de tout. De «goudou-goudou». De 2010. Une protubérance impressionnante traverse la route perpendiculairement, comme un «je me souviens» qui nous force à ralentir. À relent-tir. Un pays blessé. Ses habitants éplorés. Ils ont tous une histoire à raconter. Et ils le font volontiers — à ma grande surprise. À la lueur de la chandelle sous la tente. Ou dans leur maison secouée, mais debout. Des enfants perdus, des enfants retrouvés. Des morts, des vivants. Des debout, des claudiquant, des couchés pour toujours.. Des repères à repenser, des prières à repriser. Une courtepointe pour deux cent mille.

***

Sur la route de Jacmel, on croise les Rara, ces marches populaires alliant chant, danse et vaudou. Les Rara sont des fêtes pascales, s'échelonnant du Mercredi des cendres jusqu'au week-end de Pâques — mais pas exclusivement. De plus en plus politisées depuis le populisme aristidien des années '90, les Rara servent aussi à exprimer le trop-plein. Leurs mots sont durs. Remplis de revendications. D'injustices dansées, chantées et criées haut et fort. Devant les lieux de culte. Syncrétisme politique à bouche-que-veux-tu.

***

Sur la route de Jacmel, on se demande un moment si on attache sa tuque ou ses bottines — route en lacet oblige. Parcourant la chaîne de montagnes de La Selle, on attache finalement rien. Sinon ses yeux aux plis rocheux, tantôt rouges, tantôt beiges, tantôt verts. Mais toujours clairsemés d'arbres chétifs qui n'ont pas le temps de demander à vivre. De tentes improvisées marquées au fer rouge, bleu et blanc de l'USAID, de l'UNICEF, de Good Samaritains, et consorts, aussi. Et quand on voit l'autobus endormi au creux de l'un de ces plis, on se dit qu'on aurait dû attacher plus de choses dans la vie. Mais à quoi bon? On se contente de sa ceinture de sécurité.

***

Sur la route de Jacmel, on ne panse rien mais on pense.


samedi 16 avril 2011

Sur les hautes

La compagnie d'État Électricité d'Haïti détient le monopole en matière de production, de transport, de distribution et de commercialisation de l'énergie électrique sur tout le territoire ayisien. Alors que la demande de la seule ville de Port-au-Prince se chiffre à plus de 200 mégawatts, la capacité installée d'EDH est de seulement 230 mégawatts pour tout le pays. 

Et faute d'entretien et d'endommagements importants liés au séisme, la capacité installée ne fonctionne pas à plein régime.. Par exemple, le plus grand barrage hydroélectrique du pays, le Péligre, ne fonctionnerait qu'à hauteur de 55 % — 30 MW produits pour une capacité de 54. Et le manque d'eau causé par l'allongement de la saison sèche et par la déforestation n'améliore pas la perspective.

Malgré qu'elle vive dans l'extrême précarité, la population ayisienne paie donc plus cher que tous les autres Caribéens pour des services qui ne fonctionnent qu'à moitié. Pour plus de 300$ dollars par mois, on alimentera une grande maison... à raison de huit à douze heures d'électricité par jour! Et ça, c'est quand on est chanceux, les ruptures d'approvisionnement étant nombreuses et pouvant durer plusieurs jours.

Les familles mieux nanties ont donc des «inverter» pour emmagasiner l'énergie, ou mieux, une génératrice pour prendre la relève lors des longues périodes de rupture d'approvisionnement — c'est également le cas des grands hôtels qui accueillent les étrangers. Ils en ont de la chance...

***

Passé 6h du soir et jusqu'à environ 5h30 du petit matin — Ayiti étant proche de l'équateur, les différences saisonnières de luminosité sont très faibles — le pays est donc plongé dans l'obscurité la plus totale. Et il n'y a pas de lampadaires pour éclairer la nuit noire, ce qui laisse une étrange impression fantômatique, entrecoupée par les puissants phares des rares voitures qui bravent la nuit.

Afin d'éviter d'abîmer sa voiture dans un nid d'autruche — c'est le chauffeur Paul qui m'a dit ça — les gens qui conduisent la nuit ont tendance à rouler sur les hautes, même en pleine ville. Et la plupart ne baissent pas leurs phares lorsqu'ils encontrent d'autres conducteurs, ce qui est assez désagréable, voire dangereux..

Je ne sais pas si j'oserais l'appel de phares. Je connais la légende urbaine [américaine] et j'ai peur qu'elle soit parvenue jusqu'ici...

***

Dans l'obscurité portauprincienne, les familles nanties sont donc facilement repérables. Et il vaut mieux enfiler son pyjama dans la noirceur si l'on ne veut pas inciter le voisinnage à se préparer un sac de pop-corn pour le spectacle. Quoi de mieux que de zyeuter quand on n'a rien d'autre à faire — pour d'autres raisons, c'est pas comme si tout le monde était habilité à lire à la chandelle non plus...

Malgré cela, l'Ayisien moyen est assez mâlin. Pourquoi paierait-il pour un service qui ne fonctionne qu'à moitié quand ses voisins le font pour lui? Là où les compteurs tournent, on voit donc presque toujours, si on y regarde de plus près, une panoplie de petits fils métalliques courir le long des lignes de transmission. En suivant les «ti-fil», de leur appellation créole, on retrouve la trace de celui qui «emprunte» l'électricité à son voisin pour alimenter un radio, charger un cellulaire, s'éclairer un peu. Rien de bien demandant puisque la puissance électrique s'amenuise en cours de route. Même s'ils sont soumis au même diktat d'EDH en ce qui concerne les ruptures d'approvisionnement, on espère que ça réchauffe aussi un peu le coeur de ces Ayisiens ingénieux.

***

«Haiti is a black woman sitting in a pitch-black dark room; she holds a single strike-anywhere-match in her left hand, a candle in the other hand, and a veil covers her face. She is patiently waiting for a man who is able to see in the dark to come into the room, find the match she is holding, light her candle, and remove her veil. Then, and only then, it will be revealed how beautiful she is.» — Newvisionhaiti.com

jeudi 10 mars 2011

À cheval nez à nez, on commence à regarder la BRIDES!

Photo: Haïti Libre
Un nouveau sondage publié ce matin (mercredi) par le Bureau de recherche en informatique et en développement économique et social (BRIDES) plaçait les poulains Martelly et Manigat pratiquement nez à nez, le premier devançant l'ancienne première dame d'un peu plus de 4%, à 50,8% contre 46,2%, sur un échantillon de 6000 personnes sondées à travers le pays du 3 au 6 mars. La table était donc mise pour un débat chevaleresque, enregistré cet après-midi à l'hôtel Karibe et retransmis sur les chaînes télé et radio du pays en soirée.

Si les candidats ont profité de l'occasion pour dénoncer les violences qui ont teintées la campagne, particulièrement dans les derniers jours — trois hommes qui collaient des affiches de Manigat ont été retrouvés morts mardi matin, et Martelly, visiblement touché par l'évènement, s'en est également pris aux comportements agressifs observés en cours de campagne, dénonçant les formes de «dénigrement» dont il se dit victime — l'ambiance n'a cependant pas été bon enfant tout au long de la joute oratoire. 

Martelly a notamment appelé l'électorat à « choisir entre un système vieux de 30 ans, et le changement qu’il représente», se définissant comme le candidat de «l'honnêteté», de la «vérité» et de la «force», associant par le fait même son adversaire au pouvoir en place. Le message de cette dernière était quant à lui davantage orienté vers le rassemblement et la nécessité pour les Ayisiens de travailler ensemble. «Il ne faut pas oublier que nous sommes tous Ayisiens, que nous sommes capables d'aller de l'avant», a-t-elle déclaré en guise de conclusion, rappelant que sa première préoccupation résidait dans la nécessité d'enregistrer un taux de participation plus important que celui du premier tour — un anémique 22,87%. «Les problèmes étaient là avant le tremblement de terre, mais se sont agravés. Nous devons utiliser nos compétences, faire preuve d'engagement.»

Voilà pour les grandes lignes en ce qui a trait au fond — les candidats se sont bien exprimés sur des questions plus précises, mais j'y reviendrai. Pour l'instant, mwen gen fatig..

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Pour ce qui est de la forme, il vaut la peine de noter quelques remarques. Disons-le d'emblée, Manigat est apparue, comme depuis le début de la campagne, beaucoup plus posée et en maîtrise de ses moyens que Martelly. Elle a su garder son calme alors que Martelly pianotait constamment sur son bureau et s'adressait directement à la foule malgré les avertissements de la modératrice qui l'enjoignait de répondre aux question des journalistes désignés pour relancer la joute. L'exercice a rapidement pris une tournure un peu désordonnée, les deux candidats se coupant mutuellement la parole et se laissant aller à des attaques personnelles..

Ironiquement, alors qu'il dénonçait pourtant l'agressivité de la campagne d'entrée de jeu, Martelly a adopté un ton plutôt agressif et pourfendeur tout au long du débat, tandis que Manigat rejetait ses attaques avec un brin de condescendance et un sourire évoquant le «tu-n'as-rien-compris-mon-p'tit»— ce qui ne devrait contribuer à l'édifice ni de l'un, ni de l'autre..

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Le clou de la soirée — et par le fait même le début de la débandade — est survenu à peine 30 minutes après le début des échanges alors qu'un journaliste, reprenant une histoire du Miami Herald publiée dimanche, questionnait Martelly sur ses déboires financiers reliés à la mauvaise gestion trois propriétés (rien de moins) aux États-Unis. «Je ne suis pas responsable de mes investissements, si vous voulez, je vous mets en contact avec Natacha Magloire, my real estate agent.»

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Est-il né celui qui va un jour être en mesure de gouverner ce pays ET de rejoindre le peuple?