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samedi 3 décembre 2011

Écrits violents

Une amie m'envoie un courriel cette semaine. Un rien du tout, une petite question innocente qui a l'air de rien.. «Qu'est-ce que t'en penses?», écrit-elle, en joignant un lien vers une analyse du Council on Hemespheric Affairs intitulée The "Enforcers": MINUSTAH and the Culture of Violence in Port-au-Prince. L'analyse de Courtney Frantz, publiée ce 28 novembre, défend une thèse anti-MINUSTAH en déployant un argumentaire à saveur de théorie du complot et en énumérant une série d'événements peu reluisants impliquant la force de l'ONU... en ne montrant qu'un seul côté de la médaille.

«Heille, c'est une question compliquée — même si elle tient en peu de mots — que tu me poses là...» Ma réponse sera évidemment verbeuse. Tu pourras réagir si le coeur t'en dit.. Voilà : 

Pour l'article, je ne sais pas trop ce que j'en pense.. En fait si.. Au fil de la lecture, certaines notions de la conférence d'André Corten, politologue et prof à l'UQAM, chercheur à l'IRD, — il vient de rééditer une version actualisée et augmentée de L'État faible : Haïti/République dominicaine et était de passage à Port-au-Prince la semaine dernière — me revenaient constamment en tête.

Au premier chef desquelles cette notion de violence. Corten expliquait assez justement la violence de la société haïtienne elle-même. Pas nécessairement en termes de criminalité ou d'actes violents — le taux d'homicides est d'ailleurs plus faible que chez le voisin et que dans plusieurs pays des Caraïbes/de l'Amérique latine, et si tu veux mon avis, la notion d'insécurité est probablement un peu surmédiatisée dans le cas d'Ayiti, le problème résidant davantage dans une justice aléatoire, monnayable et à géométrie variable qui envoie des messages contradictoires et qui rend difficile la lecture de différentes situations/réactions —, mais plutôt en termes socio-politiques. Lire l'incapacité, voire le manque de volonté de l'État et de la classe dirigeante à articuler un projet social qui tiendrait compte de la majorité, qui écouterait ce qu'elle a à dire, qui s'arrangerait pour définir des réponses réalistes à des demandes légitimes formulées par la population. Bref, l'absence de lien/tissu/ciment social/contrat social, le désoeuvrement d'une population abandonnée à elle-même et où pullulent les laissés-pour-compte (en termes d'éducation, d'accès aux services de base, au travail, à la dignité, etc.) et qui résultent en un manque de confiance généralisé dans les relations citoyen-citoyen, citoyen-État, citoyen-institutions, citoyen-communauté internationale, État-institutions, État-communauté internationale, institutions-communauté internationale and on, and on, and on. Nous sommes donc en présence d'une culture et d'un imaginaire de méfiance. «Il ne faut jamais faire confiance à un Ayisien», répètent souvent les Ayisiens eux-mêmes...

Fait cocasse, après l'intervention des conférenciers — Corten était flanqué de Laënnec Hurbon (théologicien et sociologue, directeur de recherche au CNRS et prof à l'Université Quisqueya), Sabine Manigat (la fille de Leslie, mais pas de Mirlande, intellectuelle haïtienne) et de Guy Alexandre (ancien ambassadeur d'Haïti en République dominicaine) — une période de questions était prévue. «C'est là que le party commence», ai-je murmuré au collègue qui m'accompagnait, connaissant la propension des Ayisiens pour la fierté nationale émotive, leur esprit d'éditorialistes contestataires, et leur manie de présenter leur point de vue en long et en large, haut et fort, sans nécessairement qu'il soit fondé sur une base argumentaire solide. Par des interventions majoritairement provocatrices et tentant de pourfendre les propos des quatre penseurs, ils ont ironiquement fourni une démonstration étoffée de ce que défendaient les conférenciers, de cette idée de violence de la société ayisienne...

Mais pour revenir au texte, je pense que c'est un point de vue. Un point de vue qui se vaut, certes, toute chose étant relative, mais un point de vue qui n'est pas très nuancé et qui est critiquable au point de vue de l'honnêteté intellectuelle. Je veux dire, que l'auteur est clairement contre la présence de la MINUSTAH. Mais il ne propose pas grand chose en termes de solutions alternatives.. Et la réalité, c'est qu'avec la faible capacité de l'État ayisien à lever des impôts — environ 60% du budget national provient de l'extérieur —, il est permis de s'interroger sur sa capacité à entretenir une institution aussi budgétivore que l'armée — ou encore une force policière efficace et non corrompue — pour assurer la sécurité sans couper dans les maigres services qu'il procure à la population. À moins qu'on ne compte encore davantage sur la communauté internationale pour l'offre des autres services? L'indépendance et la souveraineté nationales, je veux bien, mais encore faut-il avoir les moyens de ses ambitions, être conséquent dans sa définition des priorités et surtout dans ses actions. CQFD...

La solution de l'armée, puisqu'on en parle — elle est à l'étude en ce moment, Martelly ayant confié la réflexion à une commission civile qui a jusqu'au 1er janvier pour se prononcer sur la pertinence, et le cas échéant sur le calendrier de mise en oeuvre, la mission et la philosophie d'une éventuelle force armée en Ayiti — éveille aussi dans le contexte les fantômes d'une institution qui a historiquement été le véhicule de la répression, du glissement de l'intérêt public vers des intérêts particuliers.. Et admettons que Martelly soit bien intentionné. Que cette armée soit fonctionnelle, transparente, objective, qu'elle contribue réellement à la protection de la population et puisse agir en remplacement de la MINUSTAH. Admettons. Se pose toujours la question de la continuité politique d'une telle décision/responsabilité. Ce qui rejoint un autre argument soulevé lors de la conférence de Corten, à savoir la tradition de «gouvernement des hommes» en Ayiti, par opposition au «gouvernement du peuple» — bien que cette idée soit elle-même discutable, je le concède.

Ça soulève une autre question en lien avec le texte que tu m'as envoyé. Est-ce que les exactions, les violences, les violations des droits de l'Homme, sont plus justifiables si commises par des «nationaux»? Attends avant de me lancer des roches, je sais que c'est une question délicate et polémique. Dans ma petite tête, ces exactions/violations ne sont bien évidemment justifiables en aucun cas. Mais Ayiti n'a pas encore d'étoiles dans son cahier au chapitre des droits de l'homme... Bien sûr, la MINUSTAH, en tant qu'entité exogène sensée amener la «stabilité» ne devrait pas être un agent déstabilisateur. Elle reste toutefois une organisation faite d'hommes dotés d'un jugement qui leur est propre, ce qui ne les soustrait pas pourtant au regard que les Ayisiens posent sur eux en tant qu'individus identifiés à un groupe.. Idéalement, la MINUSTAH répondrait de ses actes — et de ceux de ses représentants — en cessant de se cacher derrière les masques des relations publiques et de la diplomatie. Mais l'analyse de M. Frantz occulte certains faits. Il faudrait peut-être poser la question que je pose aux gens compétents qui ont perdu leur travail au sein de l'administration publique parce qu'un certain Aristide avait décidé que les institutions publiques — les ministères, les hôpitaux, les écoles, les universités, etc. — devaient être gouvernées par le bon peuple — même si inexpérimenté — qui s'est empressé de répéter ce qu'il reprochait aux gens qu'il venait de virer, ou encore à ceux qui ont senti leur vie menacée et ont été «forcés» d'émigrer...

Tout ça pour dire que je trouve la question soulevée dans le texte — la question des relations entre le «peuple» et la MINUSTAH et surtout celle des bénéfices apportés par cette dernière — un peu mal posée. Je veux dire qu'il manque des éléments de contexte — la relation entre le «peuple» et l'État, notamment, ou celle des bénéfices apportés par ce dernier... La MINUSTAH a été instaurée en 2004 en réponse à des violations explicites des «droits de l'Homme, en particulier à l'encontre des populations civiles». Dans le meilleur des mondes, la question ne se serait pas posée si l'État avait été en mesure de prévenir de telles violences, voire s'il n'avait pas provoqué leur éclosion. Et je ne suis pas certaine qu'il serait en mesure de le faire aujourd'hui — de «mettre fin à l'impunité», pour reprendre les termes de la résolution 1542 du Conseil de sécurité. C'est une question complexe, qui est souvent traitée de façon émotionnelle et en surface et à laquelle il n'y a pas de solution clé en main. Est-ce que ça serait mieux sans? Ou à l'inverse, est-ce que ça pourrait être pire? Est-ce que la MINUSTAH est vraiment là pour répondre à une menace à la sécurité internationale ou pour répondre à une menace d'Ayiti contre elle-même? Je ne sais pas... Si quelqu'un sait, qu'il lève la main droite et dise «je l'jure».. et surtout, qu'il le démontre!

dimanche 19 juin 2011

La ruée vers l’or[dre]

Ils le savaient. Tôt ou tard, ils le savaient que ça allait venir, frémir, détruire… et reconstruire. Les officiels [ou officieux, c’est selon l’intérêt que l’on y trouve] ayisiens auraient dû le savoir aussi. Mais à quoi bon prévenir le peuple quand la manne permet de guérir le portefeuille des nantis et des bien positionnés? Pour des siècles et des siècles. Amène [le ca$h].
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«La ruée vers l’or commence», sous-titrait Kenneth Marten, ambassadeur des États-Unis en Ayiti, dans son rapport de 18h transmis à Washington quelque part entre la fin janvier et le début février 2010. Il voulait alors dire que «pendant qu’Haïti s’extirpe des décombres, différentes entreprises [des É.-U.] se positionnent pour vendre leurs concepts, produits et services», selon les fuites révélées cette semaine par l’hebdomadaire de la diaspora Haïti Liberté et obtenues des 1918 câbles diplomatiques remis par Wikileaks. « Le président Préval a rencontré le Général Wesley Clark, samedi [le 30 janvier], et a eu droit à une présentation de vente pour une maison à couche centrale en mousse résistante aux ouragans et aux séismes. »

Cet ancien candidat à la présidentielle américaine et ex-général des forces armées, le plus ou moins honorable Wesley Clark, dépendamment du côté de la frontière où l’on se trouve, agissait alors à titre de porte-parole pour InnoVida Holdings LLC, une entreprise de construction basée à Miami qui s’était engagée à «donner» 1000 maisons construites avec des panneaux en mousse pour les sans-abris ayisiens. Pour l’image, il était aussi accompagné de la star du basket Alonzo Mourning.

Une autre entreprise américaine de reprise après sinistre, «AshBritt a parlé à diverses institutions d’un plan national pour la reconstruction de tous les bâtiments du gouvernement», poursuit l’ambassadeur dans sa dépêche. «Et d’autres entreprises proposent leurs solutions de logements, d’aménagement de l’espace, ou d’autres concepts de construction. Chacune cherche à avoir l’oreille du président [Préval].»

Dans l’oreille de Préval, justement, le moustique insistant Lewis Lucke, coordonnateur de l’aide et des secours unifiés de Washington, chef d’orchestre des efforts d’aide américains en Ayiti. Avec plus de 27 ans d’expérience au sein de l’USAID — dont la supervision de plusieurs milliards de dollars de contrats pour la controversée Bechtel en Irak, où il était le directeur de la mission de l’USAID après l’invasion américaine —, Lucke aurait rencontré le président Préval et son Premier ministre Jean-Max Bellerive à au moins deux reprises dans les semaines consécutives au séisme du 12 janvier, d’après les informations coulées par Wikileaks.

Lewis Lucke, flairant la bonne affaire depuis sa position privilégiée, a démissionné de son poste de coordonnateur des secours pour Ayiti en avril 2010. « Il est devenu évident pour nous que si nous procédions comme il le faut, le séisme représentait autant une occasion qu’une calamité... Tellement de pots cassés, que nous avons là l’occasion de tout remettre en état, espérons-le, d’une meilleure manière et différemment,» avait-il alors déclaré à The Austin-American Statesman, un journal de sa ville natale. Mais avant de quitter ses fonctions, Lucke signe un contrat de 30 000$ avec AshBritt et son partenaire ayisien, CB Group — appartement apparemment à l’homme le plus riche d’Ayiti, Gilbert Biggio.

Fin 2010, Lucke intente une action en justice contre AshBritt et GB Group, réclamant près de 500 000$ et affirmant que ces compagnies « ne le payaient pas suffisamment pour ses services, dont celui d’intermédiaire pour mettre l'entrepreneur en contact avec des gens puissants et les aider à naviguer dans la bureaucratie gouvernementale », selon ses déclarations à l’agence Associated Press. Lucke avait aidé ces deux compagnies à obtenir des contrats de construction se chiffrant à plus de 20 millions de dollars…

Lucke travaille désormais pour le fournisseur de produits de maçonnerie MC Endeavors. Cette firme a récemment diffusé de nombreux communiqués de presse, encensant la déclaration du nouveau président ayisien Michel Martelly, qui a dit en anglais lors de son assermentation, le 14 mai dernier que «c’est une nouvelle Ayiti qui est désormais ouverte aux affaires».

Et Lucke ne se cache pas de faire fortune grâce au malheur des autres — une étude du Center for Economic and Policy Research révèle que seulement 2,5% des 200 millions de dollars distribués par l’USAID a été accordé à des entreprises ayisiennes. «C’est en quelque sorte la manière américaine», a-t-il confié à Haïti Liberté. « Vouloir faire des affaires ne signifie pas forcément que vous cherchez à être un rapace. Il n’y a rien d’insidieux... Ce n’était pas pire que l’Irak…».
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En Ayiti, le test de la réalité imposerait d'«Apprendre à vivre avec les failles», selon le titre de l'article de l'ingénieur, géologue, conseiller technique au Bureau des mines et de l'énergie, Claude Prépetit, publié dans Conjonction, la revue franco-haïtienne de l'Institut français d'Haïti (2011, no 223, Le séisme du 12 janvier en Haïti). «Pour tous ceux-là qui s'étaient penchés sur le sujet avant le 12 janvier, la catastrophe était inévitable lorsqu'on associait la composante de vulnérabilité mal gérée à celle de la menace peu quantifiée pour évaluer le degré de risque sismique en Haïti. C'était la chronique d'une tragédie annoncée à échéance inconnue.»

L'île d'Hispaniola est effectivement située à la jonction de deux plaques tectoniques — la plaque Caraïbe et la plaque Nord-Américaine. Le mouvement de ces plaques serait réparti sur plusieurs failles, dont deux systèmes majeurs connus avant le 12 janvier. Un au Nord, la faille septentrionale et un au Sud, la faille Enriquillo, reliant Pétionville et Tiburon — où le dernier séisme d'importance majeure a eu lieu en 1751. Or, c'est sur la faille de St-Marc, un système encore non répertorié, qu'aurait eu lieu le séisme du 12 janvier 2010... Ce qui laisse entrevoir, si l'on considère l'historique sismique de l'île, qu'un autre tremblement de terre important pourrait survenir.

L'anarchie avec laquelle s'opère la bidonvillisation de Port-au-Prince et des environs est certainement un facteur aggravant du bilan meurtrier du séisme du 12 janvier. Mais toujours selon Claude Prépetit, la menace sismique ne s'est pas pour autant dissipée et «d'autres segments de failles recèlent encore leur potentiel sismique, le Haïtiens devront désormais apprendre à vivre avec les failles».

Pour Laënnec Hurbon, directeur de recherche au CNRS lui aussi publié dans la revue Conjonction, «le caractère dévastateur du séisme du 12 janvier [...] demeure lié à l'incurie traditionnelle dont l'État  haïtien fait preuve depuis au moins un demi-siècle. On sait que par au moins trois fois des scientifiques ont signalé à l'État la possibilité d'un tremblement de terre démesuré: en 1984 (quand les spécialistes américains ont offert de placer une surveillance sismique à travers le pays et ont essuyé un refus catégorique de la part du gouvernement), puis en 1999 à travers le texte de Jocelyn David dans Les problèmes environnementaux de Port-au-Prince, et enfin en 2008 d'après le rapport de l'ingénieur Claude Prépetit.»

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Difficile de pointer un responsable du doigt lorsque la nature parle d'elle-même.  Reste le manque cruel de stratégie dans l'intérêt du bien commun au niveau politique en Ayiti qui profite malheureusement aux grands stratèges d'autres États peu soucieux du bien-être de la population. Et pourquoi ça changerait?

Cette semaine, le président Martelly et l'ancien président américain Bill Clinton posaient la première pierre des 400 «logements sociaux [en]durables» à construire en cent jours dans la localité de Zoranger, dans la commune de Croix-des-Bouquets. Ces logements de 35 mètres carrés — ça c'est 5x7m pour une famille! — doivent servir à loger quelques-uns des centaines de milliers de déplacés vivant actuellement dans les camps de déplacés...

jeudi 9 juin 2011

Déshabiller Jean-Baptiste pour habiller Kevin

Le groupe de défense de la transparence Wikileaks a récemment remis à l'hebdomadaire Haïti Liberté plus de 1 918 câbles diplomatiques sur les relations entre les États-Unis et Ayiti s'échelonnant entre le 17 avril 2003 et le 28 février 2010. Y passent donc les périodes du coup d'État contre Aristide en février 2004, du règne de Préval — habile danseur en termes de politique étrangère entre les intérêts des États-Unis et ceux du Venezuela —, ainsi que les premiers instants après le tremblement de terre du 12 janvier 2010. Et ce qui en ressort n'a rien de beau : on peut entre autres dresser un «portrait extraordinaire de la gestion agressive de Washington à l'égard de la première nation souveraine de l'Amérique latine — et de ses tactiques sans merci pour protéger les intérêts économiques américains en Ayiti», selon les propos du magazine The Nation, le partenaire anglophone de Haïti Liberté dans la diffusion des informations ayant trait au coulage d'information de Wikileaks.

Prenons un dossier, pour exemple — parce qu'il y en a plusieurs. Juin 2009. Le Parlement ayisien adopte à l'unanimité une mesure qui doit faire augmenter le salaire minimum — alors de 70 gourdes par jour (1,75$, ou 22 sous de l'heure) — des travailleurs ayisiens à 5$ par jour, soit 62 sous de l'heure. La mesure est évidemment accueillie favorablement par la population, alors qu'une étude publiée l'année précédente par le Worker Rights Consortium établissait qu'il fallait à une famille ouvrière moyenne composé d'un travailleur et de deux dépendants, pour assurer ses frais de subsistance minimaux, 550 gourdes (13,75$) par jour.

Les propriétaires des usines d'assemblage du secteur ayisien exécutant des contrats pour Hanes, Fruit of the Loom, Levi's — appelons-les la petite bourgeoisie du tissu —, encouragés par le Département d'État américain, se sont cependant fortement mobilisés pour bloquer cette mesure destinée à améliorer, voire à rendre minimalement tolérable, le sort des travailleurs les moins bien rémunérés du continent, ont révélé les câbles diffusés par Wikileaks. Ils étaient prêts à consentir à une augmentation de 9 sous de l'heure, mais pas plus!

«Un engagement plus visible et plus actif de la part de Préval peut s’avérer crucial pour régler la question du salaire minimum et les protestations qui en ‘découleront’ – au risque de voir l’environnement politique échapper à tout contrôle », mettait en garde l’ambassadrice des É.-U., Janet Sanderson, dans un câble envoyé à Washington le 10 juin 2009.

Encouragés par le Département d'État américain donc, la petite bourgeoisie du tissu aurait poussé la machine pour effectuer un plaidoyer auprès du président René Préval, ainsi qu'auprès de plus de 40 autres membres du Parlement et d'autres partis politiques, effectuant  la sale besogne des Américains qui gardaient ainsi les mains propres.. et la mainmise sur les profits rappatriés par leurs géants du vêtement rendus possibles grâce à un réseau de sweatshops à proximité de la maison...  

Deux mois plus tard, en août 2009, la stratégie portait ses fruits. Le président Préval négociait avec le Parlement pour finalement établir un salaire minimum à deux niveaux : 125 gourdes (3,13 $) par jour pour l'industrie du textile et 200 gourdes (5 $) par jour pour tous les autres secteurs industriels et commerciaux...

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Comment expliquer l'aplaventrisme de la petite bourgeoisie du tissu devant les bonzes du lobbyisme de coulisse américains dans ce dossier, alors que d'autres câbles diplomatiques révèlent que la mesure sur l'augmentation du salaire minimum avait, en plus de sa popularité au sein du peuple ayisien, des appuis d'une majorité du secteur privé évoluant dans d'autres industries? L'équation est assez simple.

En 2006, le Congrès américain a adopté le projet de loi HOPE (Haitian Hemispheric Opportunity Through Partnership Encouragement) accordant aux manufactures de la zone d’assemblage d’Ayiti des incitatifs commerciaux préférentiels. Suivi deux ans plus tard par le projet de loi HOPE II, qui approfondissait ces incitatifs — en même temps que la dépendance de l'industrie ayisienne —, notamment par l'assistance technique et les programmes de formation de l'USAID — qui elle paie ses employés en dollars américains...

Le chargé d'Affaires de Washington affirmait entre autres, dans un câble confidentiel du 17 juillet 2009, que «des études financées par l’Association haïtienne de l’Industrie (ADIH) et l’USAID, visant l’impact de la multiplication par un facteur de près de trois du salaire minimum dans le secteur du textile, démontrent qu’un salaire minimum de 22 gourdes haïtiennes rendrait le secteur non viable économiquement et, par conséquent, forcerait les usines à fermer».

Les Américains avaient donc non seulement le monopole du capital, mais aussi de l'information — pas nécessairement distribuée également selon un communiqué de presse de la Plateforme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif datant d'octobre 2009 : «Chaque fois que la question du salaire minimum a été abordée, [la bourgeoisie de la zone d’assemblage d’Haïti en] ADIH a tenté d’effrayer le gouvernement, disant que l’augmentation du salaire minimum signifierait la fermeture certaine et immédiate de l’industrie en Haïti et causerait une perte soudaine d’emplois. Dans un cas comme dans l’autre, c’était un mensonge.»

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Un article du Columbia Journalism Review, la publication critique des gradués en journalisme de l'Université Columbia a fait un calcul intéressant basé sur le nombre d'employés ayisiens de la compagnie Hanes et de ses profits de l'année 2010 : «As of last year Hanes had 3,200 Haitians making t-shirts for it. Paying each of them two bucks a day more would cost it about $1.6 million a year. Hanesbrands Incorporated made $211 million on $4.3 billion in sales last year, and presumably it would pass on at least some of its higher labor costs to consumers.»
Y'a des fois où les gens doivent avoir l'impression de se faire fourrer avant même d'avoir ôté leurs sous-vêtements... Cette fois-ci, cependant, ce sont encore les États-Unis qui se font prendre les culottes baissées. Mais pour ce que ça risque de changer dans la dynamique de couple...

jeudi 5 mai 2011

The Christ isn't always right

L'avion de Miami à Port-au-Prince ressemble à un arc-en-ciel. Des groupes compacts et colorés de jeunes et de vieux venus changer le monde avec les meilleures intentions. Mais aussi avec une foi aveugle qui se rapproche de la naïveté. Et la foi porte des t-shirts cheap.

Ils sont tous là, un peu fébriles à l'idée d'être envoyés par Jesus-Christ-Alleluia lui-même pour aider leur prochain. Ils portent des chandails bleus, oranges, verts, roses, à l'effigie de leur confession. Des chandails qui les identifient clairement — et dans la lignée du mauvais goût vestimentaire! — au troupeau de brebis égarées auquel ils appartiennent. Ils viennent construire une école, un puits, apporter des médicaments ou d'autres vêtements de seconde main amassés par leur église pour ceux qui sont dans le besoin.

Et ils repartent une semaine plus tard avec le sentiment d'avoir changé le monde. Sans vraiment savoir si ces écoles disposeront des ressources nécessaires à leur bon fonctionnement — des chaises, des bureaux, des crayons, du papier, des livres, une autre source de lumière que Jésus... Sans vraiment savoir non plus si un professeur compétent pourra dispenser des enseignements — autres que religieux — à des enfants dont les parents n'ont souvent pas les moyens de payer les frais de scolarité. Et le professeur, c'est votre église qui lui versera un salaire?

Et semblerait que les Américains ne soient plus seuls à jouer la carte de la religion...

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En Ayiti, le séisme de janvier 2010 a donné lieu à un tsunami d'aide humanitaire. Dans la cohue, le nombre a devancé l'organisation cohérente de cette aide, ouvrant la porte à l'improvisation et à de nombreuses organisations sans expérience, plus ou moins bien intentionnées. Le Monde estimait par ailleurs leur nombre à plus d'un millier un an après le séisme. Et la faiblesse de l'État, qui doit théoriquement réguler cette aide mais qui dans les faits dit oui à tout, n'est pas sans contribuer à cette anarchie humanitaire.

«Si l'initiative est toujours louable, Haïti n'a pas besoin de trop d'aide, trop c'est comme pas assez et trop est synonyme de désorganisation, de manque de coordination. On se retrouve aujourd'hui avec une espèce de tour de Babel..», faisait récemment remarquer François Audet, Directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire, en entrevue à l'émission Tam Tam sur les ondes de Radio-Canada International.

En vertu de la Déclaration de Paris sur l'efficacité de l'aide humanitaire, les pays signataires se sont engagés à délier l'aide et à en réduire la conditionnalité, aide qui subit par ailleurs déjà plusieurs pressions politiques, notamment. Comme pour en rajouter, certaines organisations à vocation religieuse font cependant montre d'un prosélytisme mal placé, soulevant le questionnement éthique en regard de leur volonté réelle. «Ce n'est pas propre à Haïti. Et dans une perspective historique, il ne faut pas oublier qu'à une certaine époque, la coopération canadienne était orientée vers le missionnariat», poursuit François Audet, ajoutant que certaines organisations profitent de la vulnérabilité au niveau psychologique pour «faire du recrutement de membres, aller construire des églises». «On peut s'interroger sur la légitimité et le bien-fondé de cette présence-là. Dans le marketing de ces organisations, on procède toujours par une démarche très humanitaire : on va ramasser de l'argent, pour construire des puits, des écoles, mais derrière, il y a une logique religieuse, confessionnelle, importante.»

Le journal Rue Frontenac citait à ce propos M. Audet, auteur d'une étude sur le nouvelles tendances de l'humanitaire canadien parue en avril dans la revue Point de mire et stipulant que le «gouvernement Harper confi[e] un rôle grandissant aux groupes religieux dans l’aide humanitaire d’urgence financée par le Canada». Le nombre d'organisations chrétiennes faisant de l'humanitaire au nom du Canada aurait effectivement triplé depuis l'arrivée au pouvoir des Conservateurs en 2006. Des 28 agences canadiennes enregistrées au PAGER (Policy and Advocacy Group for Emergency Relief), comité ad hoc où siègent l'ACDI et un comité du ministère des Affaires étrangères pour des fins de coordination de l'aide canadienne, 15 font la promotion d'une religion, y apprend-on.

Si des organisations expériementées comme Médecins sans frontières, Oxfam, CARE ou la Croix-Rouge sont abonnées depuis longtemps, une dizaine d'organisations moins expérimentées ont rejoint les rangs du PAGER ces dernières années — dont le Comité central mennonite, le Confederation of Canadian Christian Schools, l’Agence de développement et de secours adventiste et l’Église presbytérienne du Canada.

«Avec cette dilution des professionnels canadiens de l’humanitaire, le PAGER semble avoir perdu sa raison d’être. D’un espace de dialogue entre experts pour débattre d’enjeux politiques et opérationnels, celui-ci est maintenant une « liste » des organisations pouvant bénéficier des fonds de l’ACDI.»

«Depuis quatre ou cinq ans, on a vu apparaître des amateurs dans l’aide humanitaire, des gens qui n’ont aucune expérience. C’est un retour en arrière. Le gouvernement canadien revient presque aux anciennes croisades», confiait François Audet à Rue Frontenac, soulignant toutefois, sans les nommer, le sérieux de certaines de ces agences confessionnelles, qui proviennent entre autres des Églises luthérienne, baptiste, adventiste, unie, réformée, mennonite et catholique. (La liste des organisations humanitaires privilégiées par le Canada est ici.)

«Les vrais professionnels de l’humanitaire se démobilisent», se navre François Audet dans Rue Frontenac, qui a plus d'une quinzaine d'années d'expérience derrière la cravate — en porte-t-il vraiment une?! — dans l'aide humanitaire. Il a notamment oeuvré pour la Croix-Rouge et pour CARE, avec qui il a effectué une centaine de missions à l'étranger. Ceux qui restent lancent un cri d'alarme. En espérant que leurs prières soient entendues...

***

Le rest of Canada vient de réélire Stephen Harper, porte-étendard de cette idéologie conservatrice qui compte notamment des députés créationnistes au sein de son équipe, comme le rapportait récemment Le Devoir, et qui ne cesse de faire pencher la politique étrangère canadienne vers la droite — religieuse et économique. La province de Québec a quant à elle remisé son gaminet bleu-bloc dans sa garde-robe pour revêtir son t-shirt orange dans une tentative désespérée et historique de faire contrepoids à ces fous de Dieu — entre autres, les enjeux politiques divisant le Québec du ROC étant protéiformes. Jouissant de la majorité, le gouvernement conservateur a cependant quatre à cinq ans pour continuer à envoyer des crucifix sauver des vies à l'étranger...

Amen.

samedi 9 avril 2011

Le poing noir

Peter Norman, Tommie Smith et John Carlos
C'est un symbole bien connu de la lutte contre la ségrégation raciale et pour la revendication des droits civiques des Afro-Américains dans les années soixante. Les poings levés et gantés des athlètes Tommie Smith et John Carlos, respectivement médaillés d'or et de bronze au 200 m aux controversés Jeux olympiques de Mexico en 1968, ont fait connaître au monde entier le symbole des Black Panther et la lutte anti-ségrégationniste qui y était associée.

Plus que jamais, le contexte se prêtait à l'affirmation du symbole sur la scène internationale. Les temps étaient chauds. Le pasteur Martin Luther King avait été assassiné en avril de la même année. Les deux athlètes, par la suite bannis à vie des JO par un Comité international olympique jugeant leur geste scandaleux et suspendus par l'équipe américaine pour leur soutien au mouvement des Black Panthers, n'allaient pas laisser filer si belle occasion de faire connaître au monde la violence et la marginalisation — voire l'absence de droit — dont ils étaient victimes aux États-[dé]Unis. Leur collègue australien Peter Norman, qui partageait le podium avec Smith et Carlos après avoir rafflé la médaille d'argent et qui allait devenir leur grand ami (Smith et Carlos ont porté le cercueil de ce dernier lors de ses funérailles en 2008), portait par ailleurs le macaron «Olympic project for human rights» en guise de solidarité.

***

Le poing fait depuis partie de l'imaginaire noir. Et pas seulement lorsqu'il est levé. Barack Obama s'était attiré la sympathie de plusieurs électeurs et spectacteurs de par le monde le jour de l'annonce officielle de sa cadidature à la présidence des États-Unis, y allant du complice, décontracté et désormais célèbre «fist bump»  avec sa femme Michelle. 

Michelle a tapoté les fesses de Barack, mais c'est le «fist bump» que l'Histoire a retenu.

«It was the fist bump heard round' the world», commentait alors le Washington Post. «It thrilled a lot of black folks. [...] It's liberating to be able to run for president as a black man... Barack is like Black Folks 2.0.», analysait quant à lui le blog ta-nehisi.com, spécifiant que le «fist bump» était avant tout l'apanage des sportifs et des stars [ou wannabe stars] du hip hop.

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En Ayiti, le «fist bump» (le «korem») était aussi assez populaire chez les jeunes il n'y a pas si longtemps. Mais il s'est démocratisé depuis quelques mois, jusqu'à devenir la poignée de main officieusement officielle. Depuis la crise du choléra, il a effectivement remplacé la poignée de main, par souci sanitaire, étant moins propice à la propagation des germes entre humains que l'habituelle poignée de main! Des spots publicitaires de prévention ont été diffusé massivement et on voit désormais le «korem» un peu partout, dans les milieux plus officiels comme dans la rue et les réunions moins formelles.
Bébé Doc (Photo Frank Thorp V., Flickr)

Sur une note moins joyeuse, il existe même une image du dictateur Jean-Claude Duvalier lançant un «korem» à l'intention de la foule venue le saluer. Comme quoi les symboles qui marquent l'esprit courent toujours le risque d'être récupérés à toutes les sauces par des opportunistes déchus en mal de pouvoir et d'appui populaire...