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samedi 3 décembre 2011

Écrits violents

Une amie m'envoie un courriel cette semaine. Un rien du tout, une petite question innocente qui a l'air de rien.. «Qu'est-ce que t'en penses?», écrit-elle, en joignant un lien vers une analyse du Council on Hemespheric Affairs intitulée The "Enforcers": MINUSTAH and the Culture of Violence in Port-au-Prince. L'analyse de Courtney Frantz, publiée ce 28 novembre, défend une thèse anti-MINUSTAH en déployant un argumentaire à saveur de théorie du complot et en énumérant une série d'événements peu reluisants impliquant la force de l'ONU... en ne montrant qu'un seul côté de la médaille.

«Heille, c'est une question compliquée — même si elle tient en peu de mots — que tu me poses là...» Ma réponse sera évidemment verbeuse. Tu pourras réagir si le coeur t'en dit.. Voilà : 

Pour l'article, je ne sais pas trop ce que j'en pense.. En fait si.. Au fil de la lecture, certaines notions de la conférence d'André Corten, politologue et prof à l'UQAM, chercheur à l'IRD, — il vient de rééditer une version actualisée et augmentée de L'État faible : Haïti/République dominicaine et était de passage à Port-au-Prince la semaine dernière — me revenaient constamment en tête.

Au premier chef desquelles cette notion de violence. Corten expliquait assez justement la violence de la société haïtienne elle-même. Pas nécessairement en termes de criminalité ou d'actes violents — le taux d'homicides est d'ailleurs plus faible que chez le voisin et que dans plusieurs pays des Caraïbes/de l'Amérique latine, et si tu veux mon avis, la notion d'insécurité est probablement un peu surmédiatisée dans le cas d'Ayiti, le problème résidant davantage dans une justice aléatoire, monnayable et à géométrie variable qui envoie des messages contradictoires et qui rend difficile la lecture de différentes situations/réactions —, mais plutôt en termes socio-politiques. Lire l'incapacité, voire le manque de volonté de l'État et de la classe dirigeante à articuler un projet social qui tiendrait compte de la majorité, qui écouterait ce qu'elle a à dire, qui s'arrangerait pour définir des réponses réalistes à des demandes légitimes formulées par la population. Bref, l'absence de lien/tissu/ciment social/contrat social, le désoeuvrement d'une population abandonnée à elle-même et où pullulent les laissés-pour-compte (en termes d'éducation, d'accès aux services de base, au travail, à la dignité, etc.) et qui résultent en un manque de confiance généralisé dans les relations citoyen-citoyen, citoyen-État, citoyen-institutions, citoyen-communauté internationale, État-institutions, État-communauté internationale, institutions-communauté internationale and on, and on, and on. Nous sommes donc en présence d'une culture et d'un imaginaire de méfiance. «Il ne faut jamais faire confiance à un Ayisien», répètent souvent les Ayisiens eux-mêmes...

Fait cocasse, après l'intervention des conférenciers — Corten était flanqué de Laënnec Hurbon (théologicien et sociologue, directeur de recherche au CNRS et prof à l'Université Quisqueya), Sabine Manigat (la fille de Leslie, mais pas de Mirlande, intellectuelle haïtienne) et de Guy Alexandre (ancien ambassadeur d'Haïti en République dominicaine) — une période de questions était prévue. «C'est là que le party commence», ai-je murmuré au collègue qui m'accompagnait, connaissant la propension des Ayisiens pour la fierté nationale émotive, leur esprit d'éditorialistes contestataires, et leur manie de présenter leur point de vue en long et en large, haut et fort, sans nécessairement qu'il soit fondé sur une base argumentaire solide. Par des interventions majoritairement provocatrices et tentant de pourfendre les propos des quatre penseurs, ils ont ironiquement fourni une démonstration étoffée de ce que défendaient les conférenciers, de cette idée de violence de la société ayisienne...

Mais pour revenir au texte, je pense que c'est un point de vue. Un point de vue qui se vaut, certes, toute chose étant relative, mais un point de vue qui n'est pas très nuancé et qui est critiquable au point de vue de l'honnêteté intellectuelle. Je veux dire, que l'auteur est clairement contre la présence de la MINUSTAH. Mais il ne propose pas grand chose en termes de solutions alternatives.. Et la réalité, c'est qu'avec la faible capacité de l'État ayisien à lever des impôts — environ 60% du budget national provient de l'extérieur —, il est permis de s'interroger sur sa capacité à entretenir une institution aussi budgétivore que l'armée — ou encore une force policière efficace et non corrompue — pour assurer la sécurité sans couper dans les maigres services qu'il procure à la population. À moins qu'on ne compte encore davantage sur la communauté internationale pour l'offre des autres services? L'indépendance et la souveraineté nationales, je veux bien, mais encore faut-il avoir les moyens de ses ambitions, être conséquent dans sa définition des priorités et surtout dans ses actions. CQFD...

La solution de l'armée, puisqu'on en parle — elle est à l'étude en ce moment, Martelly ayant confié la réflexion à une commission civile qui a jusqu'au 1er janvier pour se prononcer sur la pertinence, et le cas échéant sur le calendrier de mise en oeuvre, la mission et la philosophie d'une éventuelle force armée en Ayiti — éveille aussi dans le contexte les fantômes d'une institution qui a historiquement été le véhicule de la répression, du glissement de l'intérêt public vers des intérêts particuliers.. Et admettons que Martelly soit bien intentionné. Que cette armée soit fonctionnelle, transparente, objective, qu'elle contribue réellement à la protection de la population et puisse agir en remplacement de la MINUSTAH. Admettons. Se pose toujours la question de la continuité politique d'une telle décision/responsabilité. Ce qui rejoint un autre argument soulevé lors de la conférence de Corten, à savoir la tradition de «gouvernement des hommes» en Ayiti, par opposition au «gouvernement du peuple» — bien que cette idée soit elle-même discutable, je le concède.

Ça soulève une autre question en lien avec le texte que tu m'as envoyé. Est-ce que les exactions, les violences, les violations des droits de l'Homme, sont plus justifiables si commises par des «nationaux»? Attends avant de me lancer des roches, je sais que c'est une question délicate et polémique. Dans ma petite tête, ces exactions/violations ne sont bien évidemment justifiables en aucun cas. Mais Ayiti n'a pas encore d'étoiles dans son cahier au chapitre des droits de l'homme... Bien sûr, la MINUSTAH, en tant qu'entité exogène sensée amener la «stabilité» ne devrait pas être un agent déstabilisateur. Elle reste toutefois une organisation faite d'hommes dotés d'un jugement qui leur est propre, ce qui ne les soustrait pas pourtant au regard que les Ayisiens posent sur eux en tant qu'individus identifiés à un groupe.. Idéalement, la MINUSTAH répondrait de ses actes — et de ceux de ses représentants — en cessant de se cacher derrière les masques des relations publiques et de la diplomatie. Mais l'analyse de M. Frantz occulte certains faits. Il faudrait peut-être poser la question que je pose aux gens compétents qui ont perdu leur travail au sein de l'administration publique parce qu'un certain Aristide avait décidé que les institutions publiques — les ministères, les hôpitaux, les écoles, les universités, etc. — devaient être gouvernées par le bon peuple — même si inexpérimenté — qui s'est empressé de répéter ce qu'il reprochait aux gens qu'il venait de virer, ou encore à ceux qui ont senti leur vie menacée et ont été «forcés» d'émigrer...

Tout ça pour dire que je trouve la question soulevée dans le texte — la question des relations entre le «peuple» et la MINUSTAH et surtout celle des bénéfices apportés par cette dernière — un peu mal posée. Je veux dire qu'il manque des éléments de contexte — la relation entre le «peuple» et l'État, notamment, ou celle des bénéfices apportés par ce dernier... La MINUSTAH a été instaurée en 2004 en réponse à des violations explicites des «droits de l'Homme, en particulier à l'encontre des populations civiles». Dans le meilleur des mondes, la question ne se serait pas posée si l'État avait été en mesure de prévenir de telles violences, voire s'il n'avait pas provoqué leur éclosion. Et je ne suis pas certaine qu'il serait en mesure de le faire aujourd'hui — de «mettre fin à l'impunité», pour reprendre les termes de la résolution 1542 du Conseil de sécurité. C'est une question complexe, qui est souvent traitée de façon émotionnelle et en surface et à laquelle il n'y a pas de solution clé en main. Est-ce que ça serait mieux sans? Ou à l'inverse, est-ce que ça pourrait être pire? Est-ce que la MINUSTAH est vraiment là pour répondre à une menace à la sécurité internationale ou pour répondre à une menace d'Ayiti contre elle-même? Je ne sais pas... Si quelqu'un sait, qu'il lève la main droite et dise «je l'jure».. et surtout, qu'il le démontre!

samedi 12 novembre 2011

Pourquoi pas Haïti?

Dany Laferrière (Photo : Le Matin)
Le Festival du film québécois en Haïti bat actuellement son plein à Port-au-Prince. Quatre jours de projections, de causeries et… de Dany Laferrière, à qui est dédiée cette deuxième édition du festival organisé par la Fondation Fabienne Colas.

Laferrière, ses films et ses oeuvres qui ont nourri plusieurs longs métrages sont à l’honneur. On pourra voir Le goût des jeunes filles, Comment faire l’amour à un nègre sans se fatiguer, Vers le Sud, Comment conquérir l’Amérique en une nuit, ainsi que La dérive douce d’un enfant de Petit-Goâve, portrait documentaire de l’auteur réalisé par le cinéaste et photographe Pedro Ruiz. L’auteur est aussi venu faire la lecture de son livre pour enfants Je suis fou de Vava aux tout-petits et la promotion de son dernier bouquin, L’art presque perdu de ne rien faire. Dans l’intervalle, on a l’impression que c’est Port-au-Prince qui respire au rythme de Laferrière, alors que l’inverse émane de tous ses livres. L’auteur est partout : à la télé, à la radio, dans les journaux. Tout le monde veut son petit bout du prix Médicis 2009 et de la dernière mouture du dictionnaire Larousse…

***

Il était là, hier, à l’Institut français, pour la projection de Pourquoi pas Haïti?, un documentaire de Réal Barnabé, ancien journaliste à Radio-Canada. Le reportage, originalement diffusé sur RDI à l’émission Les grands reportages, est le miroir de Pourquoi Haïti?, réalisé cinquante ans plus tôt par la célèbre journaliste québécoise Judith Jasmin.

Le journaliste et vice-président de la Fondation Fabienne Colas, un amoureux d’Ayiti qui a séjourné dans l’île des dizaines de fois depuis les années 1970 et qui y dirige aujourd’hui Enfòmasyon Nou Dwe Konnen (News you can use) — un projet d’Internews qui diffuse quotidiennement vingt minutes d’informations en créole sur plusieurs chaînes de radio locales — pose à travers ce documentaire affecté la question suivante : qu’est-ce qui a changé dans la situation des Ayisiens en cinquante ans?

Intégrant des images du reportage original et interrogeant les protagonistes rencontrés par Judith Jasmin en 1959 — dont les intellectuels Mirlande Hippolyte-Manigat, constitutionnaliste, enseignante et candidate défaite aux élections présidentielles de 2010 et son mari Leslie Manigat, historien et ancien président de la République renversé par un coup d’État en 1988 —, Réal Barnabé fait le triste et évident constat que les conditions de vie ne se sont guère améliorées depuis le temps. Qu’elles se sont probablement même détériorées avec les chocs engendrés par la mondialisation économique et la turbulence politique d’une part, mais aussi, évidemment, avec le séisme dévastateur du 12 janvier…

Le réalisateur a cependant eu la bonne idée d’entrecouper les témoignages touchants et désespérés des Ayisiens de la rue — des marchandes qui font commerce quotidien pour un petit rien, de jeunes chômeurs qui jouent aux dominos à longueur de journée, des enfants qui font l’école buissonnière pour aider leurs parents à joindre les deux bouts — avec ceux d’idéalistes de la jeune génération, pleins de projets ambitieux et de rêves pour leur pays, laissant filtrer un peu de lumière dans ce film et ce pays aux contours de désespoir.

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La projection était d’ailleurs suivie d’une table ronde sous le thème «Rester en Haïti pour contribuer à son développement». Le réalisateur, les jeunes interviewés dans le documentaire et le représentant de Droits et démocratie en Haïti ont répondu aux questions du public.. et de Dany Laferrière.

Malheureusement, les questions — surtout des commentaires en fait, dans une habitude bien ayisienne d’avoir une opinion critique et des positions bien campées sur tout — ont surtout porté sur le film, écartant le débat de ce qu’il était sensé être. Pourquoi tel ou tel choix éditorial? Je ne suis pas d’accord avec la façon de représenter tel ou tel aspect de la réalité ayisienne. Pourquoi on ne voit pas la classe moyenne — la question de Dany Laferrière, qui s’en est allé avant même d’obtenir la réponse…? Il aurait fallu parler plus de l’implication de la communauté internationale. Je pense que. Je ne suis pas d’accord avec. Se pa fot mwen. Bla bla bla…

Une intervention proposée par un jeune ingénieur qu’on voit dans le film m’a remis sur la route de l’espoir. Il a dit quelque chose qui sonnait comme : il faudrait être capables de réfléchir ensemble sur ce que l’on veut pour ce pays, établir des bases communes pour aller de l’avant, agir. Tèt ansanm. Une pensée collectiviste. C’est de ça que ce pays aux intérêts individuels a le plus besoin… Merci jeune homme.

mercredi 19 octobre 2011

Du ciment social...

Michel Martelly et Muhammed Yunus. 
 
Le prix Nobel de la paix et père du microcrédit, Muhammed Yunus était en ville la semaine dernière. Il s'est entretenu jeudi avec le président Martelly, avec qui il collabore au Conseil consultatif présidentiel pour l’investissement (CCPI), lancé officiellement le mardi 20 septembre lors de la visite présidentielle de Martelly à New York dans le cadre de la 66e Assemblée générale des Nations unies.

Le «banquier des pauvres» est venu en Ayiti présenter son concept de «social-business», ce pied de nez à l'ordre néolibéral qui instrumentalise l'économique pour faire du social. Et pas dans le sens de 5 à 7, messieurs, dames. Dans le monde de Yunus, le profit n'est ni sonnant, ni trébuchant, ni bling bling. Il est plutôt progrès, réponse à des problèmes sociaux en apparence insolubles. Comme la malnutrition et le chômage dans son Bangladesh natal. Ou comme la déforestation et le chômage ici même en Ayiti.

«Il y a le monde des affaires. Il y a le monde des œuvres de bienfaisance. Pourquoi ne pas prendre ces deux idées et essayer de faire de l'argent tout en résolvant des problèmes sociaux?», a demandé celui qui s'est joint à la multinationale française Danone pour élaborer un yogourt riche en micro-nutriments destiné à nourrir les enfants malnutris du Bangladesh tout en fournissant des opportunités d'emploi à leurs parents via la construction et l'exploitation sur place d'usines alimentées à l'énergie solaire et au biogaz.

La lutte de Yunus contre l'ordre établi n'a cependant pas toujours été facile. Celui qui a vérifié empiriquement sa théorie sur le microcrédit en prêtant 27 dollars à 42 personnes en 1977 et qui a, après cette expérience concluante, fondé la Grameen Bank en 1983, a récemment été écarté du conseil d'administration de cette dernière. Il avait dépassé l'âge légal de la retraite — 60 ans — selon les lois bengladaises, perdant ainsi le privilège d'administrer une entreprise publique. Refusant de céder et plaidant une «attaque personnelle» des autorités destinée à mâter son ambition politique de fonder un parti pour dénoncer l'intéressement indécent des dirigeants pour «l'argent et le pouvoir», Yunus a finalement été débouté par la Cour suprême en mai dernier. Il a été remplacé par son adjoint, Nurjahan Begum.

Stanley Pierre, un étudiant de 25 ans fréquentant le laboratoire informatique financé par le Grameen Creative Lab, une fondation qui octroie des prêts pour financer des entreprises sociales et qui a ouvert un bureau en Ayiti après le séisme du 12 janvier, à qui Yunus proposait de devenir un créateur d'emplois plutôt que d'en chercher un, a relancé le principal intéressé : «C'est impossible pour un jeune entrepreneur de faire du social-business en Ayiti. C'est seulement quand nos affaires connaîtront un réel succès et quand nous nous serons occupés de nos familles que nous pourrons songer à venir en aide à la communauté», a-t-il dit, pessimiste.

En effet. Avant de penser fonder le «social-business» en Ayiti, il faudrait peut-être cimenter le «social» tout-court...

***

Font également partie du CCPI [sans nécessairement verser dans le «social-business»] :

L’entrepreneur et star du hip-hop, Wyclef Jean,
L’ex-Premier Ministre de la Jamaique, Perival James Patterson,
Le PDG de la Digicel, Denis O’brien,
Le Maire de Montréal, Gerald Tremblay,
L’envoyée spéciale de l'UNESCO pour Haïti, Mme Michaelle Jean,
L’ex Président de la Colombie, Alvarez Uribe Velez,
L'ex Président des États-Unis, Bill Clinton,
Le Conseiller Principal du Président, et co-Président du Conseil M. Laurent Lamothe

dimanche 15 mai 2011

Chanter un pays

Ça y est. Le peuple ayisien a un nouveau président. Et un président bien à lui, différent des cinquante-cinq autres qui l'ont précédé, si on se fie à Michel Martelly, alias Sweet Micky, alias Tèt kale, qui a parlé de changement — il n'a malheureusement pas inventé la formule — et de reconstruire un pays main dans la main avec le peuple, à qui il promet la sécurité, l'ordre, la justice, la transparence et la bonne gouvernance.

«Je vous ai dit de me faire confiance. Et vous pouvez me faire confiance. [...] Main dans la main, épaule contre épaule, nous allons changer Ayiti, refaire ce pays, lui redonner une image», a-t-il dit lors de son premier discours à la nation livré après son investiture ce samedi, avant de passer une sorte de contrat social avec la population. «Sous ma présidence, l'obligation de l'État sera de servir le peuple ayisien. L'obligation du citoyen sera de remplir son devoir civique : payer ses taxes pour qu'il puisse trouver les services que l'État lui doit.»

Si ce discours peut paraître bancal du point de vue occidental, habitués que nous sommes à ce que l'État soit redevable envers ses citoyens et vice-versa, il marquera bel et bien, s'il se concrétise ici — pays de l'économie informelle, du petit négoce au noir et où l'on vivote dans un chacun pour soi justifié par la faim — le changement. Le défi que compte relever Martelly, qui s'adresse toujours à la foule avec une fougue et une détermination déconcertantes ce qui lui vaut en retour une admiration sans borne et une capacité de mobilisation sans égal, est donc d'une envergure difficile à mesurer.

Celui qui a promis de rendre l'école non seulement gratuite, mais obligatoire — alors qu'un proportion alarmante de la population ne sait ni lire, ni écrire, mais sait assez compter pour se rendre compte que les ressources financières, infrastructurelles et humaines sont insuffisantes pour offrir une éducation de qualité à tous — devra faire face à de nombreuses embûches sur le chemin de la réussite. 

Il devra notamment apprendre à louvoyer sur le terrain politique ayisien, un terrain glissant s'il en est, où s'avalent les couleuvres plus rapidement que ne mettent de temps à fleurir les roses. À ce chapitre, Martelly devra conjuguer avec l'opposition, à qui reviendra entre autres le choix du premier ministre, mais qui pourra également bloquer les idées innovantes du président idéaliste, tantôt au Sénat, tantôt à la Chambre des représentants.

Sur les terrains social et économique, les défis sont d'une ampleur que permet de mesurer la reconstruction du pays qui tarde encore à se manifester alors que des millions de déplacés qui ont tout perdu de ce petit rien qu'ils possédaient vivent encore sous des tentes, à la merci des intempéries et dans la proximité la plus nauséabonde. L'école gratuite et obligatoire peut certes sembler tentante, mais les observateurs ont bien hâte de voir où le nouveau président ira puiser les ressources nécessaires...  Les secteurs environnemental et agricole — ce dernier qui avait connu une rare amélioration avant le séisme de janvier 2010 — voudront également leur part du gâteau. Et on ne parle même pas des infrastructures sanitaires, des routes, du système de transport défaillant et totalement désorganisé, ou encore du manque cruel de travail.

Sur le terrain international, Martelly aura finalement du pain sur la planche s'il désire vraiment changer l'image que renvoie son pays à l'étranger et installer l'ordre, la justice, la sécurité, la transparence et la bonne gouvernance, comme il l'a dit lors de son allocution de samedi. Afin d'attirer les investissements directs étrangers susceptibles de contribuer au développement de son pays, Martelly devra aussi voir aux contraintes administratives et tarifaires qui contribuent pour l'instant à désenchanter tout entrepreneur désireux de venir mener des affaires dans la perle des Antilles. Finalement, Tèt kale aura à tenir tête, justement, à d'innombrables pressions quant à l'administration de l'aide internationale et des milliards promis à Ayiti pour la reconstruction, une bonne partie desquels se fait toujours attendre...

***

Si Sweet Michel a porté des lunettes roses tout au long de la campagne et depuis sa consécration, le vrai travail commence maintenant. Et le peuple espère qu'il durera plus longtemps que mettent les roses à faner. «Ayiti nou pat vle wè-a» (l'Ayiti que vous ne voulez pas voir), a lancé Martelly, sur un air évangélique connu de tous, au terme de son discours. Et la foule de lui répondre en coeur : «Se sa nou pral wè!» (C'est ce que vous allez voir!)

C'est ce que nous allons voir, oui.

vendredi 29 avril 2011

Mauvaise journée pour étendre

Quatre-heures-et-demie-cinq-heures-moins-quart, hier soir. Le ciel, qui avait mis tout l'après-midi à se voiler d'un camaïeu de gris menaçants, s'est fendu d'un seul coup sur Port-au-Prince. Comme une piñata qui reçoit le coup de grâce.

C'était la première fois que je voyais la pluie de jour. Même si c'est techniquement la saison des pluies, les averses se manifestent généralement en fin soirée et ne durent jamais bien longtemps — rarement plus d'une heure. Quand ça tombe, par contre, ça tombe. Et ça sème la panique.

Dès le premiers coups de vents violents, les Port-au-princiens s'emballent. Ils plient bagages. On les voient s'agiter dans les rues, se disperser à droite et à gauche. Comme une petite fin du monde à chaque fois. Le soir, après la pluie, les rues humides sont vides. Mais là, à l'heure de pointe, c'était un peu le chaos, tout le monde cherchant à se mettre à l'abri le temps de l'averse ou à rentrer chez eux le plus rapidement possible.

Des dizaines de personnes serrées dans les moindres racoins offrant une petite protection. J'ai dû me frayer un chemin pour accéder au guichet automatique, les gens étant tous aglutinés pour profiter d'un petit bout de toit — merci ô grand Dieu Sogebank. En descendant de Pétionville, ils étaient sept ou huit sous les parasols qui protègent normalement les marchandes du soleil. Mangues, oranges, chadèques étaient restées sur le trottoir. Comme des témoins du temps qui s'arrête dans l'intervalle, figeant tout le monde jusqu'à ce que Dieu arrête de pleurer sur leur tête.

***

Malgré tout ce qu'ils endurent au quotidien, la pluie a sur les Ayisiens un effet impressionnant. En moins de deux, ils disparaissent carrément de la vue. «Ayisien pa gen pè machin, gen pè lapli» (Les Ayisiens n'ont pas peur des voitures, ils ont peur de la pluie).

Il n'y a pas vraiment de croyances rattachées directement à la pluie dans le vaudou ayisien. Simbi Dlo ou Simbi Andezo, esprits de la famille des lwa serpents, font davantage référence aux points d'eau — lacs et rivières — dont il sont les gardiens et où les vaudouïsants pratiquent certaines formes de transe.  À proprement parler, dans la culture vaudou, la pluie n'est donc qu'un phénomène naturel normal. Si l'on cherche à tout prix un lien religieux, on peut dire que c'est l'offrande du Bondye pour l'agriculture — une référence plus catholique que vaudou.

Il semblerait que cet effet que la pluie a sur les Ayisiens tienne donc davantage de la peur du froid, voire de la peur d'être malade, que de la spiritualité. Les trous d'homme — souvent sans bouche d'égoûts — et les nids d'autruche, camoufflés par les vagues, sont d'autres explications plausibles quant à la peur de la pluie des Port-au-princiens. Le spectacle de la fuite a tout de même quelque chose de rigolo à observer...

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Jusqu'à ce que l'on songe aux morts que causent la pluie et les vents violents. Parce que la pluie, même si elle tombe de façon drue et pendant un temps restreint, demeure après l'averse. Les ravines la font dégringoler jusqu'au bas de la ville, entraînant dans leur sillage déchets et microbes jusqu'à Martissant, Carrefour, et autres quartiers populeux et populaires. La route de Delmas ressemblait hier davantage à une rivière en crue qu'à une rue. L'eau ruisselait violemment, remontant de quelques mètres lorsqu'elle frappait des obstacles sur son passage. 

Quelques braves avaient retiré leurs chaussures pour, pieds nus, tenir tête aux éléments. Les vêtements collés au corps, ils avançaient d'un pas lourd dans cette eau fangeuse, vers des lieux inconnus mais mouillés.

Les rivières, où se lavent et se rafraîchissent campagnards et villageois, font aussi leur lot de victimes en ces temps torrentiels. Pris par surprise, ces derniers sont parfois happés par les flots impétueux et intempestifs venus gonfler subitement leur salle de lavage en plein air. On me raconte aussi que sur la route des Nippes, où un pont a été détruit par le séisme et où il faut traverser par la rivière asséchée, une voiture a ainsi été emportée jusqu'à la mer, faisant prisonniers des eaux ses passagers aventureux.

***

Mais par-dessus tout, lorsque les éléments se déchaînent, on pense aux milliers de déplacés qui vivent dans des conditions lamentables sous des tentes rapiécées. Et on rage en se disant que Kate et William ont reçu de Stephen Harper un «kit de camping» de luxe en guise de cadeau de mariage. Il y en a qui ont vraiment tout [faux] sur cette planète... En tout cas, moi j'ai une petite suggestion-destination-soleil-paradisiaque-et-méconnue pour étrenner ce «kit» en voyage de noces!

samedi 9 avril 2011

Le poing noir

Peter Norman, Tommie Smith et John Carlos
C'est un symbole bien connu de la lutte contre la ségrégation raciale et pour la revendication des droits civiques des Afro-Américains dans les années soixante. Les poings levés et gantés des athlètes Tommie Smith et John Carlos, respectivement médaillés d'or et de bronze au 200 m aux controversés Jeux olympiques de Mexico en 1968, ont fait connaître au monde entier le symbole des Black Panther et la lutte anti-ségrégationniste qui y était associée.

Plus que jamais, le contexte se prêtait à l'affirmation du symbole sur la scène internationale. Les temps étaient chauds. Le pasteur Martin Luther King avait été assassiné en avril de la même année. Les deux athlètes, par la suite bannis à vie des JO par un Comité international olympique jugeant leur geste scandaleux et suspendus par l'équipe américaine pour leur soutien au mouvement des Black Panthers, n'allaient pas laisser filer si belle occasion de faire connaître au monde la violence et la marginalisation — voire l'absence de droit — dont ils étaient victimes aux États-[dé]Unis. Leur collègue australien Peter Norman, qui partageait le podium avec Smith et Carlos après avoir rafflé la médaille d'argent et qui allait devenir leur grand ami (Smith et Carlos ont porté le cercueil de ce dernier lors de ses funérailles en 2008), portait par ailleurs le macaron «Olympic project for human rights» en guise de solidarité.

***

Le poing fait depuis partie de l'imaginaire noir. Et pas seulement lorsqu'il est levé. Barack Obama s'était attiré la sympathie de plusieurs électeurs et spectacteurs de par le monde le jour de l'annonce officielle de sa cadidature à la présidence des États-Unis, y allant du complice, décontracté et désormais célèbre «fist bump»  avec sa femme Michelle. 

Michelle a tapoté les fesses de Barack, mais c'est le «fist bump» que l'Histoire a retenu.

«It was the fist bump heard round' the world», commentait alors le Washington Post. «It thrilled a lot of black folks. [...] It's liberating to be able to run for president as a black man... Barack is like Black Folks 2.0.», analysait quant à lui le blog ta-nehisi.com, spécifiant que le «fist bump» était avant tout l'apanage des sportifs et des stars [ou wannabe stars] du hip hop.

***

En Ayiti, le «fist bump» (le «korem») était aussi assez populaire chez les jeunes il n'y a pas si longtemps. Mais il s'est démocratisé depuis quelques mois, jusqu'à devenir la poignée de main officieusement officielle. Depuis la crise du choléra, il a effectivement remplacé la poignée de main, par souci sanitaire, étant moins propice à la propagation des germes entre humains que l'habituelle poignée de main! Des spots publicitaires de prévention ont été diffusé massivement et on voit désormais le «korem» un peu partout, dans les milieux plus officiels comme dans la rue et les réunions moins formelles.
Bébé Doc (Photo Frank Thorp V., Flickr)

Sur une note moins joyeuse, il existe même une image du dictateur Jean-Claude Duvalier lançant un «korem» à l'intention de la foule venue le saluer. Comme quoi les symboles qui marquent l'esprit courent toujours le risque d'être récupérés à toutes les sauces par des opportunistes déchus en mal de pouvoir et d'appui populaire...

jeudi 7 avril 2011

Suer du front

Depuis que je vous cuisine avec ce blog, je n'ai pas encore songé à vous prendre par là où c'est vraiment efficace: par le ventre. Peut-être fallait-il que je me laisse le temps de goûter un peu à tout avant de pouvoir cracher le morceau, je ne sais pas. Je n'ai pas encore tout essayé, mais je crois être en mesure de mettre la table pour vous. Je vous servirai une deuxième portion si le besoin s'en fait sentir.

Pour être honnête, je pensais trouver mon assiette un peu fade et ennuyante en Ayiti. J'imaginais le menu ayisien comme une longue et fastidieuse répétition qui avait tout pour me démotiver la fourchette et pour tuer Michel Montignac une deuxième fois — pain, patates, pâtes. Il est clair que Michel Montignac mourrait probablement de la diète ayisienne, mais pas pour les raisons que je m'étais imaginées!

Ses yeux d'enfant obèse auraient peut-être au contraire craqué pour la cuisine d'ici, très grasse et très salée. J'ai même entendu un médecin, à ma grande surprise, dire que le régime d'un Ayisien moyen est plus salé que celui d'un Nord-Américain tout aussi moyen — moyen dans le sens de moyenne, pas de tour de taille, évidemment! Bref, on parle de beaucoup de friture et de beaucoup de sel.

Seulement, si on peut racheter la mise un brin, il faut dire que le sel consommé ici est ajouté lors de la préparation de ces derniers, ni dans une perspective de conservation des aliments, ni dans des processus de transformation des aliments «préparés» [avec sel mais sans amour] que l'on retrouve [en trop grande quantité] chez nous.

Je vous entend me demander de passer au plat de résistance — on mange quoi en Ayiti, Émilie?!

J'y viens, j'y viens, juste le temps de vous dire que la cuisine ayisienne est savoureuse. Sans être trop épicée, elle est bien relevée et assaisonnée avec générosité. En fait, la cuisine ayisienne résulte d'un mélange d'influences : une part de cuisine française, une part d'influences africaines, une pincées de  nostalgie taïnos (arawaks). Quelques dérivés de cuisines étrangères sont également venus s'intégrer à la casserole ayisienne au fur et à mesure que les commerçants — arabes, par exemple — venaient s'installer au pays.

Bon. Protéinons un peu. On mange beaucoup de viande. Il y a presque toujours de la viande, en fait. De la viande, ou du poisson. On mange beaucoup de poulet. De la «poul peyi», de la poule d'ici, qui est soit disant plus ferme et qui a soit disant un goût différent en lien avec une diète différente composée des moyens du bord (je suis prête à y croire, mais je ne goûte pas vraiment la différence..), et de la «poul blan», du poulet d'étranger — qui peut venir d'aussi proche que de la République dominicaine. Le poulet est souvent servi en sauce, particulièrement avec la «sos kreyol», qui contient tomates, persil, thym, basilic, ail, oignons, poivrons verts, échalotes, oignons, carottes, une grande quantité de beurre et beaucoup de petits piments traîtres (que j'aime bien mais qui me font suer du front!).

On mange aussi du boeuf, le plus souvent mijoté. Les viandes sont pratiquement toujours servies en sauce, dans laquelle on peut voir se dédoubler le gras... On prépare la chèvre — «kabrit» — de la même manière. De la chèvre, on fait aussi le «tassot», un plat de «kabrit» frit dans l'huile végétale, qu'on aura préalablement fait mariné dans du jus d'agrumes (oranges et citrons — les citrons jaunes n'existent pas ici, et on confond donc lime et citron) et des échalotes.  Le tassot est généralement servi avec la «sos ti malice», dont les ingrédients de base sont le beurre, le jus de lime, les oignons et l'ail émincés finement et les fameux piments-qui-font-suer-du-front.

Parlant de gras, qui vient en Ayiti ne peut passer à côté du «griot», et ce, même si sa diète le proscrit! Le griot ressemble un peu au tassot, mais est généralement concocté à base de porc. Donc, à mariner, des cubes de porcs — avec le gras et la peau s'il vous plaît! — avec jus de citron (lime, encore), jus d'orange, échalotes, oignons, ail, thym, sel et poivre, et les petits piments-qui-n'ont-l'air-de-rien-mais-qui-font... — les plus funky ajoutent du vieux rhum aussi. À partir de là, c'est le même principe que pour le tassot: on plonge les morceaux de porc dans de l'huile végétale brûlante, jusqu'à ce que ça soit croustillant. (Je crois qu'on peut préalablement opérer une première cuisson pour éviter de carboniser le tout en plongeant la viande dans l'huile chaude et avoir une cuisson moins rosée.)

Au tour des poissons, maintenant — qu'on sert parfois au déjeuner. Au chapitre des poissons, il faut parler du poisson gros sel. Le poisson gros sel est un poisson entier qu'on fait cuire, euh, avec du sel?! Sans rigoler: beurre, jus de citron, piments-qui..., oignons, poivrons, échalotes, clou de girofle, persil, un peu de vinaigre, de l'eau, du poivre et du gros sel au goût. On fait d'abord mariner le poisson avec citron, piments, échalotes, épices, vinaigre. Puis on prépare un court-bouillon avec l'eau, piments, céleri, oignons, poivrons et citron, qu'on porte à ébullition et auquel on ajoute le beurre une fois que c'est fait. On plonge les poissons — ils sont habitués — avec la marinade et ne fois qu'ils sont cuits, on les retire et on les réserve. On ajoute un peu de beurre — oui, encore — et on laisse mijoter la sauce, dont on arrosera le poisson au momemt de servir.

Toutes ces belles recettes sont normalement accompagnées de riz. Du riz blanc, diri jon jon — riz qui devient noir à force de cuisson avec un champignon dont je n'ai pas encore percé le mystère — ou diri kole — tous les riz préparés avec n'importe quel légume, le plus souvent des haricots. Les riz sont souvent servis avec la «sos pwa», une sauce assez épaisse préparée avec des haricots rouges le plus souvent, mais parfois avec d'autres variétés de pois, mélangés ou non (pois blancs, pois congo, etc).

Parmi les accompagnements, on trouve aussi les «banann pézé», bananes plantain frites par deux fois, qu'on prend grand soin d'écrapoutir généreusement entre deux fritures. Il y a aussi les «accras», préparés avec le malanga, une tubercule qu'on réduit en poudre et qu'on mélange avec ail, persil, piments-qui..., échalotes, sel, poivre, parfois un peu de morue cuite. (Certains ajoutent de l'oeuf ou de l'eau pour lier la préparation.) Devinez la suite? Bingo, la friture.. Plus sain, mais tout aussi décapant: le «pikliz», salade de chou à base de vinaigre et de.. piments-qui-font-suer-du-front!

La soupe giraumon (courge ressemblant au potiron, à la citrouille) est également typique. C'est la soupe de l'indépendance. Tout le monde en mange le 1er janvier, paraît-il. Grosso modo, c'est un potage de giraumon auquel on peut ajouter de la viande, des morceaux d'igname, de carotte, de chou, d'oignon, de pomme de terre... Certains la servent aussi avec des pâtes alimentaires. Mais toujours, elle est bien relevée avec... (vous avez compris le principe...)

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Bien sûr — si on a encore faim! — on mange aussi beaucoup de fruits, selon la saison. Pour illustrer la chose, je peux dire que dans la cour de la famille où je vis, il y a des arbres à : mangues, bananes (fig banann et banann plantain), cerises (une variété différente de celle qui pousse chez nous, plus fibreuse et plus sûrette, avec laquelle on fait de l'excellent jus!), mandarines, citrons, oranges, chadèques (genre de gros pamplemousses), noix de coco, amandes, avocats (je dois en oublier..). On mange aussi des ananas, du melon d'eau, de la papaye, du corossol, des fruits de la passion, de la canne à sucre,  de la goyave, de la pomme grenade, etc. De tous ces beaux fruits, on fait aussi des jus délicieux, souvent très sucrés par contre — les Ayisiens ont tendance à abuser du sucre — et des cocktails enivrants à base de très bon rhum (le Barbancourt).

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Quoi d'autre? Des anecdotes culinaires me viennent en tête — euh, on mange des spaghettis pour déjeuner?! — mais il se fait un peu tard. Je vous laisse digérer et je vous reviens bientôt avec des photos et de plus amples recettes de «manje kreyol».

dimanche 27 mars 2011

Se pa fòt mwen..

En Ayiti, c'est jamais la faute de personne. Il existe toujours une «excellente» raison pour justifier sa non-implication dans les conséquences de ses actes. Les retards, les faux-pas, les promesses non tenues et les absences sont donc monnaie courante et l'imagination déployée pour les justifier les rend doublement pénibles... «Se pa fòt mwen», qu'ils disent...

J'ai déjà écrit auparavant que le «oui mais» est le paradis fiscal de l'examen de conscience. Je mesurais à peine l'étendue de mon propos... S'il est absolument faux de considérer Ayiti comme un paradis fiscal — les barrières à l'investissement étranger sont multiples (droits de douanes exorbitants, procédures administratives pesantes, instabilités politique et sociale, et compagnies d'assurances peu fiables, notamment) et les secteurs financier et bancaire souffrent de sous-développement chronique — au chapitre de l'examen de conscience, le «oui mais» est roi et maître!

Je vous entends demander des exemples. Une employée attendue à 7h du matin s'est pointée vers les 9h30 un jour important.. «Oui, mais j'habite près de l'aéroport. Oui mais, ma voiture est en panne depuis hier (elle a pas d'permis!). Oui mais l'ami qui venait me chercher est arrivé en retard. Oui mais le blokis...» Je la soupçonne de s'être inventé un chien pour avoir mangé son devoir civique! Et rigolant en créole pour que «blan» ne comprenne pas le reste...


«Ah, pis laisse faire..!»

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Où je veux en venir? Là où je croyais naïvement trouver solidarité et entraide, je trouve chacun-pour-soi et individualisme marqué. Là où je croyais trouver regroupement social autour de points rassembleurs, je trouve 9 millions de communautarismes épars et silencieux, toujours prêts à revendiquer pour leur paroisse. Mosaïque morcelée, faïence de faux-fuyants éclatée sur le sol.. «Se toujou pa fòt mwen», ça s'est brisé tout seul...

Bien sûr, il y a la liberté d'exception. J'y reviendrai.

mardi 22 mars 2011

La première fois: montre-moi ton pouce..

Les «observateurs électoraux» observent, Croix-des-Bouquets.
C'est ma première fois. Oui, oui, ma première fois. Enfin, qu'on se comprenne, la première fois que j'ai la chance d'observer un processus électoral dans un autre pays que le mien — enfin, les miens, mais c'est une histoire compliquée que celle du Québec dans le Canada et ce n'est pas ce dont il est question ici... (pour une fois)!

Le processus électoral, depuis un mois que je suis en Ayiti — mais depuis bien plus longtemps avant mon arrivée — domine les bulletins de nouvelles, les conversations et alimente la rumeur amplement.  L'ancien président et mari de Mirlande Manigat, Leslie Manigat, a ainsi été considéré comme malade/à l'article de la mort/mort jusqu'à ce qu'il se présente aux urnes dimanche. Le fantôme de Jean-Bertrand Aristide est arrivé en Ayiti bien avant lui. Et Wyclef Jean s'est bien fait tirer dessus, mais il n'aurait qu'une petite éraflure à la main droite et le mystère demeure[ra] entier quant à qui a bien pu perpétrer une chose pareille, le principal intéressé ayant refusé tout témoignage — à la police, entre autres...

Normal, ici, du quotidien. On apprend en très bas âge à laisser planer le doute à son avantage ou à s'exprimer haut et fort sur les bonnes tribunes en guise de démenti.

C'est aussi un pays où l'on ne cause jamais température puisqu'il fait toujours beau. On ne cause pas non plus de la misère, puisqu'on les vit et qu'on la voit sans qu'on ne la vote jamais, à tous les coins de rue. Alors il faut bien trouver de quoi alimenter les conversations de tous les jours...

Tout ça pour dire que tous les Ayisiens, processus électoral en cours ou non, ont une opinion sur la chose politique. Des analyses fines aux raccourcis les plus abjects, tous les styles sont représentés dans le spectre de l'opinion publique. Brandissez un micro dans la rue ou baladez-vous avec une caméra-photo moyennement sophistiquée et l'on vous arrêtera pour vous demander: «Ou jounalis?», le prends-moi en photo dans les yeux et la langue qui n'attend que le point d'interrogation pour se délier (on reste poli, tout de même!). Au chapitre de la faconde, les Ayisiens sont en fait plutôt doués, un grand nombre d'entre eux étant des tribuns assez captivants.


Mais malgré le fait que tous les Ayisiens aient une idée arrêtée sur la chose et qu'ils soient capables de l'exprimer de façon assez claire et imagée, avec juste ce qu'il faut d'intensité pour être considérés comme de bons orateurs, ce qui demeure pour moi difficile à comprendre, c'est le calme plat qui a caractérisé la journée historique du dimanche 20 mars. Pratiquement aucune voiture dans les rues alors que les embouteillages et les klaxons sont la norme. Des gens tirés du lit très tôt — et à quatre épingles s'il-vous-plaît — pour aller à l'Église plutôt que pour exercer leur droit civique. Bien sûr, il y avait bien quelques fidèles pour se rendre aux urnes. Mais pas d'embouteillage de ce côté non plus: en cinq minutes, dans les bureaux où le matériel ne faisait pas défaut et où le processus n'a ainsi pas été retardé (il faut dire que certains bureaux n'ont ouvert que trois à quatre heures après les 6h AM prévues), on pouvait apposer une croix dans la case de son choix. Et le Conseil électoral provisoire s'est même enorgueilli, sans avancer de chiffres précis, de ce que les citoyens aient exercé leur droit de vote de façon plus marquée qu'au premier tour de novembre qui avait enregistré un anémique taux de participation de 22,87% — premier tour caractérisé par beaucoup plus de turbulence, toutefois.
Le pouce de Mika, après qu'elle eût déposé son bulletin de vote.


Bref, chien qui aboie ne mord pas tellement fort en Ayiti. Et bien que rien ne soit encore définitif, ce n'est pas la caravane qui est partie pour passer...

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Voilà pourquoi j'ai demandé à tout le monde aujourd'hui de me montrer son pouce, marqué ou non de l'encre indélébile qui sert à éviter qu'on aille voter deux fois — ce que certains ont tout de même réussi à faire, semble-t-il. Montre-moi ton pouce, je te dirai qui tu es...