mardi 7 juin 2011

Bergère, j'vois pas où tu pourrais entrer tes moutons...

Thony Bélizaire, Agence France-Presse
Bon, ok, j'avoue, je vous ai un peu menti. Mais pas délibérément — je ne vous ferais jamais ça, voyons! Disons que j'ai simplement parlé un peu vite dans ce billet sur la pluie..

Ça fait maintenant plus d'une semaine qu'il pleut des cordes sur Port-au-Prince — ainsi que dans plusieurs des neufs autres départements. On s'en balance, vous entends-je dire d'emblée. J'ai aussi l'habitude de la nonchalance sinon du désintérêt envers ces conversations d'ascenseur météorologiques. Mais quand la pluie pose ou aggrave des problèmes de santé publique, là c'est une autre histoire.

Parce que la pluie fait ici des morts. Déjà plus d'une vingtaine dans la région métropolitaine, selon la Protection civile. L'orage de lundi soir a été particulièrement violent — une large zone de dépression s'est installée au-dessus de la Mer des Caraïbes. Flashs d'éclairs zébrant le ciel et coups de tonnerre quasi simultanés. Pas même le temps de compter mille et un, mille et deux...

Inondations, coulées de boue emportant les «fatras», ces amoncellements de déchets que les Travaux publics ignorent jusqu'à la dégradation des infrastructures d'acqueducs (!) et jusqu'à l'empuantissement du quotidien des Portauprinciens, affaissement de maisons et de routes jamais entretenues depuis la chute de Duvalier : le ciel leur est vraiment tombé sur la tête. Eux qui sont pourtant si croyants, ils ont eu droit à toute une crise de larmes de la part du Bondye — et les jérémiades doivent se poursuivre jusqu'à jeudi...

«Port-au-Prince est mêlée ce matin», m'a dit le chauffeur, empruntant au coeur de Delmas ce qui serait chez nous considéré comme un chemin de traverse pour contourner le blokis, cet embouteillage perpétuel et caractéristique de la capitale — exponentialisé pour l'occasion. Routes bloquées parce que considérées comme dangereuses, ou rendues impraticables par les arbres tombés ou les remblais ayant cédé sous la forces des crues, les citadins ne savent effectivement plus où donner de la tête. Par ici on tente de remplir les crevasses avec du gravier, par là on teste la profondeur de l'étang boueux avant de passer en voiture... 

Aux nouvelles, les témoignages abondent. «Nous n'avons pas dormi», dit cette dame qui s'est retrouvée à la rue avec sa petite de trois-quatre ans. «Nous avons perdu tous nos papiers importants, le peu que nous possédions», raconte cette autre. Dans les camps, la situation est d'autant plus désolante : «Nous ne savons quoi faire avec l'arrivée de la saison cyclonique. Si l'on pouvait nous donner de nouvelles bâches, nous serions satisfaits, car nous ne pouvons plus vivre de cette manière», raconte  au Nouvelliste Marienne, une résidante du camp Acra, dans Delmas 33, l'une des zones les plus affectées où sont stationnées 14 000 personnes.

Selon le Système National de Gestion des Risques et des Désastres (SNGRD), Cité-Soleil vit sur les toits — la zone serait «marécageuse». À Gressier, l'inondation des camps n'a pas épargné la maison du maire. Tabarre — où a élu domicile Aristide, mais aussi la nouvelle Ambassade américaine et où est situé le Parc historique de la canne à sucre — est en situation critique, zone inondée puisque située sous le niveau de la mer... Et ainsi de suite...

Les prévisions des météorologues pour la saison cyclonique 2011 tournent autour 17 monstres pour la zone Caraïbes. Le niveau d'alerte orange est encore en vigueur. Et la communauté internationale pense faire face aux éléments avec des billets verts. Selon le coordonnateur humanitaire des Nations unies en Ayiti, Nigel Fisher, un budget de 21 millions de dollars américains a été élaboré pour la saison cyclonique. Seuls 8 millions auraient déjà été collectés... Une chance que les codes de couleurs existent pour simplifier des enjeux fichtrement plus compliqués...

***

Depuis un peu plus d'une semaine, les têtes se retournent aussi sur le passage des tap-taps «pimpés». La structure arrière de certains de ces véhicules de transport «public» a effectivement été modifiée — la boîte de pick-up, à proprement parler. Y ont été installés des barrières verrouillées pour les distinguer des autres véhicules et un plancher de prélart «étanche» afin de contenir les déjections des malades. Avec une sirène qui ne manque pas d'attirer l'attention, on emporte ainsi vers les Centres de traitement du choléra (CTC) les personnes qui présentent les symptômes de la maladie épidémique — qui connait actuellement un regain [qui n'était pas sans être prévisible] étant donnée la saison pluvieuse...

Un article récent de La Presse canadienne rapporte que les équipes de Médecins sans frontières (MSF) ont traité plus de 2000 personnes la semaine dernière dans la capitale seulement — en date du 3 juin. Plus de 200 personnes se seraient en plus heurtées à des portes closes, les CTC n'arrivant pas à satisfaire la demande — un de ces centres a été emporté par les pluies diluviennes de lundi... Et Bev Oda, ministre canadienne de la Coopération internationale, attend de recevoir de «l'information» pour apporter son grain de sel : «Je crois qu'ils sont préparés pour la saison des pluies. Et évidemment nous surveillons toujours la situation et nous répondrons quand nous aurons reçu des informations»...

«Choléra! Choléra!», crient les enfants sur la route. Étant désormais habituée au traditionnel «Blan! Blan!» qu'ils me scandent d'ordinaire, je me demande si je ne suis pas en train de devenir daltonienne  — même si c'est très rare pour une fille — dans ce monde en noir, blanc et gris où l'on s'invente des codes de couleurs parce que la nuance n'existe pas. Et ce, même si l'on persiste à voir la vie en rose-Martelly...

dimanche 15 mai 2011

Chanter un pays

Ça y est. Le peuple ayisien a un nouveau président. Et un président bien à lui, différent des cinquante-cinq autres qui l'ont précédé, si on se fie à Michel Martelly, alias Sweet Micky, alias Tèt kale, qui a parlé de changement — il n'a malheureusement pas inventé la formule — et de reconstruire un pays main dans la main avec le peuple, à qui il promet la sécurité, l'ordre, la justice, la transparence et la bonne gouvernance.

«Je vous ai dit de me faire confiance. Et vous pouvez me faire confiance. [...] Main dans la main, épaule contre épaule, nous allons changer Ayiti, refaire ce pays, lui redonner une image», a-t-il dit lors de son premier discours à la nation livré après son investiture ce samedi, avant de passer une sorte de contrat social avec la population. «Sous ma présidence, l'obligation de l'État sera de servir le peuple ayisien. L'obligation du citoyen sera de remplir son devoir civique : payer ses taxes pour qu'il puisse trouver les services que l'État lui doit.»

Si ce discours peut paraître bancal du point de vue occidental, habitués que nous sommes à ce que l'État soit redevable envers ses citoyens et vice-versa, il marquera bel et bien, s'il se concrétise ici — pays de l'économie informelle, du petit négoce au noir et où l'on vivote dans un chacun pour soi justifié par la faim — le changement. Le défi que compte relever Martelly, qui s'adresse toujours à la foule avec une fougue et une détermination déconcertantes ce qui lui vaut en retour une admiration sans borne et une capacité de mobilisation sans égal, est donc d'une envergure difficile à mesurer.

Celui qui a promis de rendre l'école non seulement gratuite, mais obligatoire — alors qu'un proportion alarmante de la population ne sait ni lire, ni écrire, mais sait assez compter pour se rendre compte que les ressources financières, infrastructurelles et humaines sont insuffisantes pour offrir une éducation de qualité à tous — devra faire face à de nombreuses embûches sur le chemin de la réussite. 

Il devra notamment apprendre à louvoyer sur le terrain politique ayisien, un terrain glissant s'il en est, où s'avalent les couleuvres plus rapidement que ne mettent de temps à fleurir les roses. À ce chapitre, Martelly devra conjuguer avec l'opposition, à qui reviendra entre autres le choix du premier ministre, mais qui pourra également bloquer les idées innovantes du président idéaliste, tantôt au Sénat, tantôt à la Chambre des représentants.

Sur les terrains social et économique, les défis sont d'une ampleur que permet de mesurer la reconstruction du pays qui tarde encore à se manifester alors que des millions de déplacés qui ont tout perdu de ce petit rien qu'ils possédaient vivent encore sous des tentes, à la merci des intempéries et dans la proximité la plus nauséabonde. L'école gratuite et obligatoire peut certes sembler tentante, mais les observateurs ont bien hâte de voir où le nouveau président ira puiser les ressources nécessaires...  Les secteurs environnemental et agricole — ce dernier qui avait connu une rare amélioration avant le séisme de janvier 2010 — voudront également leur part du gâteau. Et on ne parle même pas des infrastructures sanitaires, des routes, du système de transport défaillant et totalement désorganisé, ou encore du manque cruel de travail.

Sur le terrain international, Martelly aura finalement du pain sur la planche s'il désire vraiment changer l'image que renvoie son pays à l'étranger et installer l'ordre, la justice, la sécurité, la transparence et la bonne gouvernance, comme il l'a dit lors de son allocution de samedi. Afin d'attirer les investissements directs étrangers susceptibles de contribuer au développement de son pays, Martelly devra aussi voir aux contraintes administratives et tarifaires qui contribuent pour l'instant à désenchanter tout entrepreneur désireux de venir mener des affaires dans la perle des Antilles. Finalement, Tèt kale aura à tenir tête, justement, à d'innombrables pressions quant à l'administration de l'aide internationale et des milliards promis à Ayiti pour la reconstruction, une bonne partie desquels se fait toujours attendre...

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Si Sweet Michel a porté des lunettes roses tout au long de la campagne et depuis sa consécration, le vrai travail commence maintenant. Et le peuple espère qu'il durera plus longtemps que mettent les roses à faner. «Ayiti nou pat vle wè-a» (l'Ayiti que vous ne voulez pas voir), a lancé Martelly, sur un air évangélique connu de tous, au terme de son discours. Et la foule de lui répondre en coeur : «Se sa nou pral wè!» (C'est ce que vous allez voir!)

C'est ce que nous allons voir, oui.

jeudi 5 mai 2011

The Christ isn't always right

L'avion de Miami à Port-au-Prince ressemble à un arc-en-ciel. Des groupes compacts et colorés de jeunes et de vieux venus changer le monde avec les meilleures intentions. Mais aussi avec une foi aveugle qui se rapproche de la naïveté. Et la foi porte des t-shirts cheap.

Ils sont tous là, un peu fébriles à l'idée d'être envoyés par Jesus-Christ-Alleluia lui-même pour aider leur prochain. Ils portent des chandails bleus, oranges, verts, roses, à l'effigie de leur confession. Des chandails qui les identifient clairement — et dans la lignée du mauvais goût vestimentaire! — au troupeau de brebis égarées auquel ils appartiennent. Ils viennent construire une école, un puits, apporter des médicaments ou d'autres vêtements de seconde main amassés par leur église pour ceux qui sont dans le besoin.

Et ils repartent une semaine plus tard avec le sentiment d'avoir changé le monde. Sans vraiment savoir si ces écoles disposeront des ressources nécessaires à leur bon fonctionnement — des chaises, des bureaux, des crayons, du papier, des livres, une autre source de lumière que Jésus... Sans vraiment savoir non plus si un professeur compétent pourra dispenser des enseignements — autres que religieux — à des enfants dont les parents n'ont souvent pas les moyens de payer les frais de scolarité. Et le professeur, c'est votre église qui lui versera un salaire?

Et semblerait que les Américains ne soient plus seuls à jouer la carte de la religion...

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En Ayiti, le séisme de janvier 2010 a donné lieu à un tsunami d'aide humanitaire. Dans la cohue, le nombre a devancé l'organisation cohérente de cette aide, ouvrant la porte à l'improvisation et à de nombreuses organisations sans expérience, plus ou moins bien intentionnées. Le Monde estimait par ailleurs leur nombre à plus d'un millier un an après le séisme. Et la faiblesse de l'État, qui doit théoriquement réguler cette aide mais qui dans les faits dit oui à tout, n'est pas sans contribuer à cette anarchie humanitaire.

«Si l'initiative est toujours louable, Haïti n'a pas besoin de trop d'aide, trop c'est comme pas assez et trop est synonyme de désorganisation, de manque de coordination. On se retrouve aujourd'hui avec une espèce de tour de Babel..», faisait récemment remarquer François Audet, Directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire, en entrevue à l'émission Tam Tam sur les ondes de Radio-Canada International.

En vertu de la Déclaration de Paris sur l'efficacité de l'aide humanitaire, les pays signataires se sont engagés à délier l'aide et à en réduire la conditionnalité, aide qui subit par ailleurs déjà plusieurs pressions politiques, notamment. Comme pour en rajouter, certaines organisations à vocation religieuse font cependant montre d'un prosélytisme mal placé, soulevant le questionnement éthique en regard de leur volonté réelle. «Ce n'est pas propre à Haïti. Et dans une perspective historique, il ne faut pas oublier qu'à une certaine époque, la coopération canadienne était orientée vers le missionnariat», poursuit François Audet, ajoutant que certaines organisations profitent de la vulnérabilité au niveau psychologique pour «faire du recrutement de membres, aller construire des églises». «On peut s'interroger sur la légitimité et le bien-fondé de cette présence-là. Dans le marketing de ces organisations, on procède toujours par une démarche très humanitaire : on va ramasser de l'argent, pour construire des puits, des écoles, mais derrière, il y a une logique religieuse, confessionnelle, importante.»

Le journal Rue Frontenac citait à ce propos M. Audet, auteur d'une étude sur le nouvelles tendances de l'humanitaire canadien parue en avril dans la revue Point de mire et stipulant que le «gouvernement Harper confi[e] un rôle grandissant aux groupes religieux dans l’aide humanitaire d’urgence financée par le Canada». Le nombre d'organisations chrétiennes faisant de l'humanitaire au nom du Canada aurait effectivement triplé depuis l'arrivée au pouvoir des Conservateurs en 2006. Des 28 agences canadiennes enregistrées au PAGER (Policy and Advocacy Group for Emergency Relief), comité ad hoc où siègent l'ACDI et un comité du ministère des Affaires étrangères pour des fins de coordination de l'aide canadienne, 15 font la promotion d'une religion, y apprend-on.

Si des organisations expériementées comme Médecins sans frontières, Oxfam, CARE ou la Croix-Rouge sont abonnées depuis longtemps, une dizaine d'organisations moins expérimentées ont rejoint les rangs du PAGER ces dernières années — dont le Comité central mennonite, le Confederation of Canadian Christian Schools, l’Agence de développement et de secours adventiste et l’Église presbytérienne du Canada.

«Avec cette dilution des professionnels canadiens de l’humanitaire, le PAGER semble avoir perdu sa raison d’être. D’un espace de dialogue entre experts pour débattre d’enjeux politiques et opérationnels, celui-ci est maintenant une « liste » des organisations pouvant bénéficier des fonds de l’ACDI.»

«Depuis quatre ou cinq ans, on a vu apparaître des amateurs dans l’aide humanitaire, des gens qui n’ont aucune expérience. C’est un retour en arrière. Le gouvernement canadien revient presque aux anciennes croisades», confiait François Audet à Rue Frontenac, soulignant toutefois, sans les nommer, le sérieux de certaines de ces agences confessionnelles, qui proviennent entre autres des Églises luthérienne, baptiste, adventiste, unie, réformée, mennonite et catholique. (La liste des organisations humanitaires privilégiées par le Canada est ici.)

«Les vrais professionnels de l’humanitaire se démobilisent», se navre François Audet dans Rue Frontenac, qui a plus d'une quinzaine d'années d'expérience derrière la cravate — en porte-t-il vraiment une?! — dans l'aide humanitaire. Il a notamment oeuvré pour la Croix-Rouge et pour CARE, avec qui il a effectué une centaine de missions à l'étranger. Ceux qui restent lancent un cri d'alarme. En espérant que leurs prières soient entendues...

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Le rest of Canada vient de réélire Stephen Harper, porte-étendard de cette idéologie conservatrice qui compte notamment des députés créationnistes au sein de son équipe, comme le rapportait récemment Le Devoir, et qui ne cesse de faire pencher la politique étrangère canadienne vers la droite — religieuse et économique. La province de Québec a quant à elle remisé son gaminet bleu-bloc dans sa garde-robe pour revêtir son t-shirt orange dans une tentative désespérée et historique de faire contrepoids à ces fous de Dieu — entre autres, les enjeux politiques divisant le Québec du ROC étant protéiformes. Jouissant de la majorité, le gouvernement conservateur a cependant quatre à cinq ans pour continuer à envoyer des crucifix sauver des vies à l'étranger...

Amen.

mercredi 4 mai 2011

Ménager ses transports

Jacmel, 15h30, dimanche après-midi. La «roulib» (littéralement «roue libre», le lift) qui devait nous ramener à Port-au-Prince n'a finalement pas fait le déplacement jusqu'à la ville côtière du Sud-Est. Nous sommes un peu coincés. Le pouce? Hum, pas sûre que ce soit la meilleure idée. La moto-taxi? Sur la route en lacet, t'es malade?! L'hélico de la MINUSTAH? Non, ce à quoi les Ayisiens n'ont pas droit, je n'ai pas droit — un peu de solidarité, quand même! Je suivrai finalement mon collègue ayisien dans le transport en commun — appelez ça l'autobus —, non pas sans une petite crainte en ce qui concerne la portion montagneuse de la route. Expérience dont mes fesses — et plusieurs autres muscles — se souviennent douloureusement.

Quand je dis transport en commun, je veux dire transport en commun — en insistant sur le commun. Nous étions une trentaine à être entassés dans la boîte d'un camion où étaient disposés trois modestes planches de bois en guise de sièges. Au moins quatre personnes à l'avant. Et qui sait combien de monde — poules, fruits, légumes et autres provisions — sur le toit. Tous là à crisper nos muscles en même temps dans une chorégraphie destinée à absorber les tournants prononcés que nous ne voyions pourtant pas venir.

«Blan» (l'étranger) attire habituellement les regards. Ils ont bien souri en me voyant monter dans l'autobus chargé. Les «blan» voyagent habituellement en «machine» avec leur chauffeur, devaient-ils se dire. Sur la route, j'ai plutôt senti mes covoitureurs, le regard vague, perdus dans leurs pensées. Ou enfin dans leurs prières, impatients qu'ils étaient de mettre fin à ce risque nécessaire pour fuir la morosité économique de Jacmel. 

Lorsque le chauffeur arrêtait sur la route — on ne peut pas vraiment dire accotement — pour prendre de nouveaux passagers, on les entendait protester. Maugréer qu'il n'y avait plus de place. Que les centaines de gourdes qu'il allait empocher pour les prendre à son bord équivalaient à risquer leurs vies. La vie d'un Ayisien vaut cher, en tout cas, si on calcule chaque facteur de risque qui y sont associés.

Il ne passe pas une semaine sans que l'on entende parler d'accidents de la route plus ou moins graves. Un autobus qui sombre au creux d'une montagne. Une moto qui renverse un piéton. Une voiture sans freins qui frappe un mur. Un tap-tap trop chargé qui perd le contrôle en risquant la vie de dizaines de gens.

Sur la route sinueuse, j'ai essayé de ne pas penser à ça. Lorsque nous sommes arrivées à Dufort, en bas des montagnes, les «merci Jésus, merci Jésus» ont abondé. Les chapelets ont été embrassés. Les yeux se sont levés au ciel. À ne pas voir dehors, je m'étais aussi réfugiée dans les valeurs judéo-chrétiennes peinturées de couleurs criantes sur la boîte métallique du camion, dans une espèce de conversion momentanée à l'approche de la fin du [voire de mon] monde imminente : amour, paix, sagesse. Et union. Pour l'union, je venais en effet d'être servie.

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Plusieurs personnes sont descendues à Dufort. Le chauffeur devait cependant poursuivre sa route jusqu'à la capitale. Mais arrivé à Léogâne, quelques kilomètres plus loin, le frustre monsieur a décidé qu'il rebroussait chemin — pour éviter de franchir les montagnes de nuit, j'imagine, mais c'est pas comme si il nous avait donné une raison (il avait déjà encaissé le «kob»)... 

C'est là que j'ai été... vendue! Le chauffeur du camion a effectivement acheté le droit de passage des passagers restants à un autre transporteur, qui faisait la route jusqu'à Port-au-Prince celui-là. Nous nous sommes donc retrouvés dans un autobus scolaire du type Blue Bird, à attendre. Attendre que nous ayons atteint le compte de trois par bancs — oui, oui, j'étais la chanceuse au centre! 

Vous vous demandiez [not!] ce qui arrivait aux autobus scolaires jugés inaptes à transporter les enfants du Nord? Pas besoin de vous dire que la petite pancarte «arrêt» ne clignote plus. Et il suffit de crier «chauffeur» pour descendre, par l'une ou l'autre de ce qui étaient jadis des portes fonctionnelles...

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Arrivés à Portail-Léogâne, à l'orée de cette forêt humaine qu'est Port-au-Prince, le chauffeur nous a crié «chauffeur» comme une petite vengence. Alors que nous avions payé 100 gourdes (2,5 $) pour faire les 120 kilomètres de Jacmel à PAP (pour environ 4 heures..), le taxi, une petite voiture aux sièges défoncés, au plancher troué et aux amortisseurs inexistants nous en a chargé 400 (10 $). Les grandes villes sont toutes pareilles.. et les chauffeurs de taxi aussi!

vendredi 29 avril 2011

Mauvaise journée pour étendre

Quatre-heures-et-demie-cinq-heures-moins-quart, hier soir. Le ciel, qui avait mis tout l'après-midi à se voiler d'un camaïeu de gris menaçants, s'est fendu d'un seul coup sur Port-au-Prince. Comme une piñata qui reçoit le coup de grâce.

C'était la première fois que je voyais la pluie de jour. Même si c'est techniquement la saison des pluies, les averses se manifestent généralement en fin soirée et ne durent jamais bien longtemps — rarement plus d'une heure. Quand ça tombe, par contre, ça tombe. Et ça sème la panique.

Dès le premiers coups de vents violents, les Port-au-princiens s'emballent. Ils plient bagages. On les voient s'agiter dans les rues, se disperser à droite et à gauche. Comme une petite fin du monde à chaque fois. Le soir, après la pluie, les rues humides sont vides. Mais là, à l'heure de pointe, c'était un peu le chaos, tout le monde cherchant à se mettre à l'abri le temps de l'averse ou à rentrer chez eux le plus rapidement possible.

Des dizaines de personnes serrées dans les moindres racoins offrant une petite protection. J'ai dû me frayer un chemin pour accéder au guichet automatique, les gens étant tous aglutinés pour profiter d'un petit bout de toit — merci ô grand Dieu Sogebank. En descendant de Pétionville, ils étaient sept ou huit sous les parasols qui protègent normalement les marchandes du soleil. Mangues, oranges, chadèques étaient restées sur le trottoir. Comme des témoins du temps qui s'arrête dans l'intervalle, figeant tout le monde jusqu'à ce que Dieu arrête de pleurer sur leur tête.

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Malgré tout ce qu'ils endurent au quotidien, la pluie a sur les Ayisiens un effet impressionnant. En moins de deux, ils disparaissent carrément de la vue. «Ayisien pa gen pè machin, gen pè lapli» (Les Ayisiens n'ont pas peur des voitures, ils ont peur de la pluie).

Il n'y a pas vraiment de croyances rattachées directement à la pluie dans le vaudou ayisien. Simbi Dlo ou Simbi Andezo, esprits de la famille des lwa serpents, font davantage référence aux points d'eau — lacs et rivières — dont il sont les gardiens et où les vaudouïsants pratiquent certaines formes de transe.  À proprement parler, dans la culture vaudou, la pluie n'est donc qu'un phénomène naturel normal. Si l'on cherche à tout prix un lien religieux, on peut dire que c'est l'offrande du Bondye pour l'agriculture — une référence plus catholique que vaudou.

Il semblerait que cet effet que la pluie a sur les Ayisiens tienne donc davantage de la peur du froid, voire de la peur d'être malade, que de la spiritualité. Les trous d'homme — souvent sans bouche d'égoûts — et les nids d'autruche, camoufflés par les vagues, sont d'autres explications plausibles quant à la peur de la pluie des Port-au-princiens. Le spectacle de la fuite a tout de même quelque chose de rigolo à observer...

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Jusqu'à ce que l'on songe aux morts que causent la pluie et les vents violents. Parce que la pluie, même si elle tombe de façon drue et pendant un temps restreint, demeure après l'averse. Les ravines la font dégringoler jusqu'au bas de la ville, entraînant dans leur sillage déchets et microbes jusqu'à Martissant, Carrefour, et autres quartiers populeux et populaires. La route de Delmas ressemblait hier davantage à une rivière en crue qu'à une rue. L'eau ruisselait violemment, remontant de quelques mètres lorsqu'elle frappait des obstacles sur son passage. 

Quelques braves avaient retiré leurs chaussures pour, pieds nus, tenir tête aux éléments. Les vêtements collés au corps, ils avançaient d'un pas lourd dans cette eau fangeuse, vers des lieux inconnus mais mouillés.

Les rivières, où se lavent et se rafraîchissent campagnards et villageois, font aussi leur lot de victimes en ces temps torrentiels. Pris par surprise, ces derniers sont parfois happés par les flots impétueux et intempestifs venus gonfler subitement leur salle de lavage en plein air. On me raconte aussi que sur la route des Nippes, où un pont a été détruit par le séisme et où il faut traverser par la rivière asséchée, une voiture a ainsi été emportée jusqu'à la mer, faisant prisonniers des eaux ses passagers aventureux.

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Mais par-dessus tout, lorsque les éléments se déchaînent, on pense aux milliers de déplacés qui vivent dans des conditions lamentables sous des tentes rapiécées. Et on rage en se disant que Kate et William ont reçu de Stephen Harper un «kit de camping» de luxe en guise de cadeau de mariage. Il y en a qui ont vraiment tout [faux] sur cette planète... En tout cas, moi j'ai une petite suggestion-destination-soleil-paradisiaque-et-méconnue pour étrenner ce «kit» en voyage de noces!

mardi 26 avril 2011

Osisko d'Ayiti

L'équipée du Lac Azueï et l'hôtel noyé.
[Téléportation] Le lac Osisko trône au centre de ma petite ville d’origine, Rouyn-Noranda, Québec, far west from Montreal. Son fond est tapissé de rejets miniers, témoins d’un passé industriel qu’il vaut mieux ne pas remuer.

Le lac n’est donc pas baignable — ses plages étaient cependant très fréquentées à une certaine époque. Toujours est-il qu’il fait partie de la vie de Rouyn-Noranda. On se promène sur ses berges l’été. On y patine l’hiver. On regarde le soleil se coucher sur lui entre les deux. On y pêchait jadis et on pèche probablement encore «su’l chemin de la dompe», comme dit Richard Desjardins, l’auteur-compositeur-interprète-poète de la place.

Jamais je ne mangerais un poisson sorti de là. Surtout depuis que ce lac de tête a des problèmes d’oxygénation en raison des algues qui le mangent de façon de plus en plus agressive. Depuis qu’on voit les poissons morts y flotter et empuantir la piste cyclable. Ça nous dérange, nous éco-citoyens, mais notre survie n’en dépend pas directement…

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[Retour en Ayiti] Les habitants de Thomazeau, petite localité située sur les rives du lac Azueï, eux, dépendent du plus grand lac du pays pour vivre. Le lac et le marché de Malpasse, où ils vendent le poisson qu’ils pêchent, sont les deux piliers de l’économie locale.

Or, à la veille de Noël 2010, les citoyens de Thomazeau ont retrouvé sans vie des centaines de tilapias et quelques tortues sur les berges de leur gagne-pain. Alertés, ils ont prévenu les autorités centrales, qui sont venues effectuer des tests. Ces tests ont révélé un déséquilibre des matières organiques dans l’écosystème aquifère.

L’alcalinité de l’eau du lac aurait augmenté en raison du calcaire présent dans les remblais destinés à freiner l’érosion des berges causée par le déboisement et à contenir les débordements de plus en plus fréquents du point d’eau — un hôtel jadis situé sur le bord de la plage a maintenant de l’eau jusqu’aux genoux…

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Quand je suis passée rendre visite au lac en fin de semaine, les choses avaient repris leur cours normal. Les mamans lavaient et séchaient les vêtements sur les rives, les papas faisaient peur aux poissons pour les diriger vers les filets de pêche qu’ils avaient tendus et les enfants pataugeaient tout nus dans cet Étang Saumâtre partagé avec la République dominicaine. Les «bassins populaires» du village étaient remplis d’eau et de monde. Les rizières étaient vertes, gorgées d’eau.

L’hôtel avait encore de l’eau jusqu’aux genoux, par contre. Et la route était inondée par tronçons. Comme pour rappeler à tout le monde que la nature pouvait reprendre ses droits à tout moment.

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[Dans la lune] On ne peut certainement pas dire Abitibi, Ayiti, même combat — et ce n’est pas le but. Mais il me semble que peu importe d’où ils viennent, qu’ils soient pauvres ou riches, riverains ou montagnards, insulaires ou continentaux, les humains sont bons pressuriser leur environnement. Et dire qu’il n’y a pas d’air dans l’espace…

dimanche 24 avril 2011

J'ai vu Michael Jackson

Graffiti de MJ à Port-au-Prince.
Pas de farce, j'ai vu Michael Jackson. Seuls détails, le vrai Michael Jackson que j'ai vu — parce que c'est clair que c'était le vrai — est ressuscité en noir, l'est resté et a gardé son vrai nez.

Je ne voudrais pas verser dans les clichés, mais c'est connu, les Ayisiens ont la danse dans le sang. Ils savent bouger. Ils ont le sens du rythme, le sens du mouvement et la pirouette facile. Ce que j'ai vu en fin de semaine n'était pas que la pâle copie du roi de la pop en plus foncé. C'était lui! Même silhouette élancée, même façon de bouger, saccadée même sez-appeal étrange et mêmes vêtements qui servent d'extension au corps. Le vrai MJ, j'vous dis!

C'était à l'occasion d'un spectacle au Café des arts — sympathique bar dans une cour intérieure de Pétionville, qui jouxte une galerie d'art bien connue (la Galerie Monnin), qui sert d'hostel et où la fête est toujours de mise si l'on en croit le gérant de l'endroit, un p'tit gars d'Alma! Plusieurs artistes sont venus tour à tour au micro, entrecoupé par DJ T-Toe, le résident de la place qui s'y connait très bien en musique urbaine, trip-hop, dub, dubstep et autres propositions dansantes. Un tour de chant sur du Rihanna très bien exécuté. Un groupe de «mizik rasin» (le «roots» pour les intimes) venu réchauffer la salle. Un rappeur kreyol venu nous donner des cours de «flow». Et j'en passe. 

Le tout aurait pu être fort décousu — on passe par dessus l'animation un peu lancinante —, mais finalement, c'était un spectacle qui se tenait debout. Et la foule s'est littéralement tue quand est venu le tour de Michael Jackson — puisque je vous dis que c'était le vrai! Sur un mash-up de Billie Jean, Thriller, Beat it, Dangerous et autres Bad, les yeux de tous étaient rivés sur l'agile danseur et son moonwalk à confondre les plus sceptiques. Cris et applaudissements nourris. Foule stupéfaite.

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Sur le chemin du retour, j'ai pensé à American Idol, America's got talent et autres So you think you can dance? À peu près toutes les nations ont leur version plus ou moins personnalisée de ces télé-réalités. Mais pas Ayiti, à ce que je sache. On doit commencer à avoir fait le tour des talents américains, non..? Pourquoi les producteurs n'osent pas venir découvrir les perles des Antilles — je ne connais pas précisément la situation financière des télés ayisiennes, mais je me dis que les droits de ces émissions doivent être un peu hors de leurs moyens..? Je lance l'idée. Le talent et la détermination sont au rendez-vous, en tout cas. Et les talents auraient probablement des choses à dire, en plus de savoir danser...